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Le maillon faible : comment la xénophobie anéantit le rêve africain

Le maillon faible : comment la xénophobie anéantit le rêve africain
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INTRODUCTION

Une contradiction profonde et croissante se trouve au cœur du projet africain du XXIe siècle. D’une part, le continent met en place son architecture d’intégration la plus ambitieuse depuis l’indépendance : la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA), ratifiée par cinquante des cinquante-quatre États membres de l’Union africaine, promet d’éliminer les droits de douane, de libéraliser les services et de créer un marché unique couvrant plus de 1,5 milliard de personnes (Union africaine [UA], 2025). L’Agenda 2063 de l’Union africaine envisage un continent prospère, pacifique et intégré, uni par sa volonté commune et son identité. D’autre part, dans les rues de Johannesburg, Pretoria, Durban et Le Cap, des migrants africains sont harcelés, agressés, et leurs commerces pillés et détruits. En avril 2026, des marches anti-migrants organisées par des mouvements d’autodéfense ont balayé les grandes villes d’Afrique du Sud, suscitant la condamnation internationale et déclenchant des protestations diplomatiques officielles de la part du Ghana, du Nigeria et du Mozambique (Daily Maverick, 2026a).

Cet article soutient que ce qui se passe actuellement en Afrique du Sud n’est pas simplement un problème interne d’ordre public, ni une manifestation isolée de frustration sociale. Il s’agit d’une mise en cause structurelle d’un projet d’intégration continentale qui a été construit de manière descendante, avec des traités signés dans les capitales, tandis que le travail fondamental consistant à forger la solidarité entre les Africains ordinaires a été négligé. La xénophobie, ou plus précisément ce que les chercheurs ont qualifié d’afrophobie, cette hostilité ciblée dirigée spécifiquement contre d’autres Africains, est le maillon faible du continent : le point où le rêve africain est le plus susceptible de se briser (Unisa, 2024). Il s’agit d’une crise aux racines coloniales, aux architectes politiques et aux amplificateurs médiatiques. Et elle exige une réponse qui va au-delà de la simple condamnation.

L’architecture de l’intégration et la fracture au niveau de la rue

Le processus d’intégration de l’Afrique a franchi de véritables étapes institutionnelles. La ZLECA, qui a officiellement lancé ses activités commerciales en janvier 2021, a vu vingt-cinq pays mener à bien le processus de publication officielle des concessions tarifaires, y compris les deux plus grandes économies du continent, le Nigeria et l’Afrique du Sud (Ambassade des États-Unis au Ghana, 2026). Le commerce intra-africain représente désormais environ seize pour cent du commerce total du continent, soit le double des moins de dix pour cent enregistrés il y a deux décennies (UA, 2025). La Commission économique pour l’Afrique prévoit que la mise en œuvre complète de l’AfCFTA pourrait augmenter le PIB continental de près de 141 milliards de dollars d’ici 2045 et stimuler le commerce intra-africain de près de cinquante-trois pour cent (Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique [UNECA], 2025).

Pourtant, malgré tous les progrès réalisés au niveau institutionnel, l’outil de suivi des progrès de l’UA pour l’Agenda 2063 révèle un écart flagrant entre l’ambition et la réalité. Alors que le cadre pour une Afrique unifiée est considéré comme établi à 100 %, les progrès en matière de préservation de la paix et de la sécurité ne s’élèvent qu’à 1 % (UA, 2025). Le commissaire de l’UA chargé du développement économique a fait remarquer avec franchise que « trop souvent, notre mise en œuvre est à la traîne par rapport à notre ambition » et que les protocoles sur la libre circulation « restent sous-ratifiés » (UA, 2025). Le Protocole sur la libre circulation des personnes, adopté en 2018, n’a pas encore atteint le seuil minimum de ratifications requis pour entrer en vigueur, ce qui signifie que l’AfCFTA est appelée à intégrer des économies dont les populations ne peuvent pas se déplacer légalement d’un pays à l’autre sans restrictions importantes.

Ce décalage entre l’architecture institutionnelle et la réalité vécue n’est nulle part plus manifeste qu’en Afrique du Sud, l’économie la plus industrialisée du continent et le plus grand pays d’accueil d’immigrants africains. L’Afrique du Sud accueille environ trois millions de migrants, dont 90 % proviennent d’autres pays africains (ministère sud-africain des Relations internationales et de la Coopération [DIRCO], 2026). Entre fin avril et début mai 2026, des marches anti-immigrés organisées par des mouvements tels que l’Opération Dudula et le tout nouveau « March and March » ont déferlé sur Johannesburg, Pretoria, Tshwane et Le Cap (Daily Maverick, 2026a). Le Conseil de recherche en sciences humaines avait déjà constaté une forte escalade du sentiment anti-immigrés, la proportion de Sud-Africains exprimant une hostilité ouverte envers les immigrés passant de vingt-huit pour cent en 2020 à quarante-deux pour cent à l’échelle nationale en 2025, et atteignant 60 % au KwaZulu-Natal (HSRC, 2025). En réponse, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a publié une déclaration officielle exprimant sa profonde inquiétude, soulignant que les incidents de 2026 s’inscrivaient dans un schéma de longue date de violence xénophobe remontant aux meurtres de 1998 à Johannesburg et aux attaques catastrophiques de mai 2008 à l’échelle nationale qui ont fait plus de soixante morts, 1 700 blessés et 100 000 déplacés (Commission africaine des droits de l’homme et des peuples [CADHP], 2026).

L’afrophobie : le modèle colonial et son héritage postcolonial

Pour comprendre pourquoi les Africains se craignent et s’attaquent les uns les autres, il est nécessaire d’examiner les fondements historiques de cette peur. L’afrophobie contemporaine n’est pas spontanée ; elle est le produit d’une ingénierie coloniale délibérée qui a systématiquement démantelé les réseaux précoloniaux de solidarité et de mobilité qui reliaient les peuples africains par-delà ce qui allait devenir des frontières nationales artificielles (The Reporter Ethiopia, 2024).

Le colonialisme européen ne s’est pas contenté de tracer des frontières ; il a construit ce que les chercheurs ont appelé des « États ethnographiques », c’est-à-dire des unités administratives conçues pour rendre des populations diverses lisibles et contrôlables en institutionnalisant des identités communautaires rigides (PMC, 2022). La mise en œuvre de politiques coloniales de communalisation sur les territoires britanniques et français visait délibérément à faire en sorte que « la méfiance l’emporte sur la confiance » parmi les populations colonisées, en accordant un traitement préférentiel à certains groupes ethniques ou linguistiques afin de créer des hiérarchies de statut et de susciter des ressentiments intercommunautaires (PMC, 2022). En Afrique australe, le système des homelands de l’apartheid a poussé cette architecture à son extrême logique, classant les Africains noirs selon leur appartenance ethnique et leur situation géographique, séparant physiquement les populations et créant un système dans lequel même les Sud-Africains noirs étaient rendus « étrangers » sur leur propre terre (Science Open, 2023). La conséquence structurelle de cette histoire est que les États africains postcoloniaux ont hérité de frontières conçues pour l’exploitation plutôt que pour la promotion d’une citoyenneté inclusive, et que les gouvernements post-indépendance ont souvent adopté un nationalisme exclusif comme outil de consolidation politique plutôt que de démanteler les cadres coloniaux d’appartenance (The Reporter Ethiopia, 2024).

Les dimensions psychologiques de cet héritage sont tout aussi importantes. Frantz Fanon et Jean-Paul Sartre ont décrit la « condition nerveuse » des colonisés : un état dans lequel les opprimés, après avoir été soumis à des siècles d’hégémonie coloniale, intériorisent les hiérarchies de leurs oppresseurs et les projettent les uns sur les autres (Unisa, 2024). Ce racisme intériorisé explique un phénomène qui, autrement, serait profondément contre-intuitif : pourquoi, dans un pays comme l’Afrique du Sud, un étranger blanc est souvent perçu comme un employeur ou un bienfaiteur potentiel, tandis qu’un migrant africain noir originaire du Zimbabwe ou du Nigeria est considéré comme une menace venue « voler » des emplois et des ressources (Unisa, 2024). Le discours de l’« exceptionnalisme », qui conditionne les citoyens des pays africains plus développés économiquement à croire qu’ils occupent un rang supérieur par rapport à leurs homologues du continent, fonctionne comme une « illusion architecturale » qui masque une vulnérabilité partagée tout en orientant la colère populaire vers le bas, contre les plus précaires, plutôt que vers le haut, contre les systèmes qui produisent la précarité (The Reporter Ethiopia, 2024).

L’histoire même de l’Afrique de l’Ouest offre un précédent qui donne à réfléchir. En 1969, le décret ghanéen sur le respect de la législation relative aux étrangers visait plus de 200 000 migrants, dont une grande partie étaient des commerçants yorubas originaires du Nigeria qui étaient profondément intégrés à la société ghanéenne depuis des générations (Institut international des migrations, 2010). En 1983, le gouvernement nigérian a ordonné l’expulsion d’environ deux millions de migrants sans papiers, principalement des Ghanéens, dans le cadre de ce qui est devenu connu sous le nom d’expulsions « Ghana Must Go », déclenchées par l’effondrement des cours du pétrole et utilisées pour détourner l’attention du public de l’échec économique et de la corruption (Institut international des migrations, 2010). En Côte d’Ivoire, l’idéologie de l’Ivoirité, initialement un concept culturel, a été instrumentalisée par les élites politiques pour priver de leurs droits des millions de résidents du nord et des pays voisins, contribuant finalement à une guerre civile (Africa Files, 2003). Il ne s’agit pas là de notes de bas de page de l’histoire ; ce sont des schémas qui continuent de se reproduire.

L’économie politique de la peur artificielle

La xénophobie contemporaine en Afrique du Sud n’est pas simplement l’expression spontanée d’un mécontentement économique ; elle est orchestrée, organisée et exploitée à des fins politiques. La distinction analytique essentielle réside ici entre, d’une part, les citoyens confrontés à de véritables difficultés économiques – qui sont bien réelles et doivent être traitées – et, d’autre part, les acteurs politiques qui se servent de ces difficultés comme d’une arme en les dirigeant vers les migrants plutôt que vers les défaillances de la gouvernance qui les ont engendrées.

La situation structurelle de l’Afrique du Sud est grave. Depuis 2021, le chômage oscille autour d’un tiers de la population en âge de travailler, le chômage des jeunes étant nettement plus élevé (Al Jazeera, 2023). Les inégalités restent parmi les plus élevées au monde, la transition post-apartheid ayant instauré des droits politiques démocratiques sans transformation économique à la hauteur. Ces conditions créent un terreau social propice à l’enracinement de la xénophobie. Mais ce sont les acteurs politiques qui en récoltent les fruits. Le parti uMkhonto weSizwe, dirigé par Jacob Zuma, a explicitement adopté un nationalisme xénophobe dans son programme électoral de 2025, s’engageant à donner la priorité aux travailleurs sud-africains par rapport aux ressortissants étrangers (IOL, 2026). L’utilisation par le roi zoulou de l’insulte péjorative « kwerekwere », un terme impliquant un statut sous-humain, dans le discours public a représenté la normalisation de la haine anti-africaine aux plus hauts niveaux de l’autorité politique et traditionnelle (IOL, 2026). Comme l’a fait remarquer un analyste, « la xénophobie en Afrique du Sud est fabriquée de toutes pièces par des élites qui tirent profit du fait que les pauvres s’affrontent entre eux au lieu d’exiger des comptes de la part de leurs dirigeants » (IOL, 2026).

L’opération Dudula, dont le nom signifie en zoulou « chasser de force », a transformé cette structure politique en un mouvement d’autodéfense, puis en un parti politique (Al Jazeera, 2023). Fondée à Soweto en 2021, l’organisation a mis en place des structures administratives, des comptes sur les réseaux sociaux et a organisé des rassemblements de masse auxquels participaient des membres vêtus d’uniformes à l’effigie de l’organisation (Daily Maverick, 2025). Opérant sous le prétexte rhétorique de ne cibler « que les migrants sans papiers », l’organisation visait en réalité tous ceux perçus comme n’étant pas sud-africains, qu’il s’agisse de réfugiés en situation régulière, de résidents légaux ou de citoyens dont l’apparence ou la langue les désignait comme « autres » (SIHMA, 2025). En novembre 2025, la division de Gauteng de la Haute Cour a émis une injonction à l’encontre de l’Opération Dudula, interdisant à ses membres d’empêcher les ressortissants étrangers d’accéder aux écoles, aux hôpitaux et aux cliniques, le juge présidant l’audience ayant estimé que depuis 2021, l’organisation était « apparue comme l’un des promoteurs les plus visibles et les plus violents de la xénophobie, ciblant les ressortissants étrangers et ceux perçus comme étrangers » (Power Law Africa, 2025). Pourtant, en l’espace de quelques mois, l’organisation a repris ses activités en coordination avec de nouveaux mouvements, défilant dans plusieurs villes sud-africaines en avril 2026 (Daily Maverick, 2026a).

Le rôle des plateformes numériques et des médias dans l’amplification de cette hostilité mérite une attention particulière. Le passage de violences de rue sporadiques à une xénophobie numérique organisée représente une escalade qualitative. Les chercheurs d’Africa’s a Country ont relevé que le mouvement a délibérément reformulé le sentiment anti-migrants en termes juridiques tels que « étrangers en situation irrégulière » et « immigrants sans papiers » : une stratégie linguistique conçue pour désarmer les critiques tout en préservant l’hostilité sous-jacente (Africa’s a Country, 2025). Les plateformes de réseaux sociaux ont permis la coordination rapide de manifestations, la diffusion virale de contenus anti-migrants et la construction d’un écosystème narratif dans lequel le migrant africain est présenté comme la cause profonde des maux sociaux de l’Afrique du Sud. La Haute Cour de Johannesburg, dans son arrêt de 2025, a explicitement reconnu que les réseaux sociaux ne peuvent être utilisés comme un « bouclier pour les discours de haine ou le justicierisme » (Power Law Africa, 2025). Par ailleurs, le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, s’exprimant à l’occasion de la Journée de la liberté en Afrique du Sud le 27 avril 2026, a condamné la violence et a rappelé à l’Afrique du Sud la solidarité dont les nations africaines avaient fait preuve pendant la lutte contre l’apartheid (Daily Maverick, 2026a).

Le pari continental : la xénophobie, une menace pour la sécurité

Le fait de présenter la xénophobie comme un problème social interne sous-estime systématiquement ses implications en matière de sécurité à l’échelle du continent. L’afrophobie n’est pas seulement une violation des droits individuels ; c’est une menace structurelle pour la sécurité collective et l’architecture économique que les États africains s’efforcent simultanément de mettre en place. Et l’histoire montre, avec une constance dérangeante, que les États qui expulsent leurs migrants africains ont tendance à se nuire à eux-mêmes ce faisant.

L’histoire même de l’Afrique de l’Ouest en est la preuve la plus flagrante. Lorsque le Premier ministre ghanéen Kofi Busia a promulgué, le 18 novembre 1969, le décret sur la conformité des étrangers (Aliens Compliance Order), exigeant qu’environ 200 000 immigrants — principalement des commerçants yorubas, ouvriers agricoles et artisans originaires du Nigeria — de quitter le pays dans un délai de quatorze jours, le gouvernement a présenté cette mesure comme une mesure de protection économique (Edward A. Ulzen Memorial Foundation, 2017). La conséquence immédiate fut tout autre. Les migrants nigérians étaient profondément intégrés aux réseaux de commerce de détail et à l’économie cacaoyère du Ghana depuis au moins les années 1930 ; leur expulsion brutale a entraîné de graves pénuries sur les marchés urbains et perturbé les chaînes de main-d’œuvre agricole que la main-d’œuvre ghanéenne n’était pas en mesure de remplacer rapidement (Addo, 1970 ; Academia, 2009). Loin de mettre un terme au marasme économique du Ghana, l’expulsion l’a aggravé, contribuant à la détérioration qui a précédé le renversement de Busia lui-même lors d’un coup d’État militaire en janvier 1972. La leçon était sans appel : l’économie qui avait expulsé sa main-d’œuvre migrante n’a pas retrouvé la prospérité — elle a hérité du vide.

L’expulsion par le Nigeria d’environ deux millions de Ghanéens et d’autres Africains de l’Ouest en 1983 reflétait exactement la même logique. Le gouvernement du président Shehu Shagari, confronté à l’effondrement des recettes pétrolières et à des élections imminentes, a désigné les migrants comme boucs émissaires, les présentant comme la cause des difficultés économiques du Nigeria (LSE Africa at LSE, 2017). Pourtant, les migrants ghanéens avaient joué un rôle essentiel dans l’économie de la ceinture cacaoyère du Nigeria en tant que marchands, négociants et ouvriers agricoles ; leur expulsion a nui à la propre industrie cacaoyère du pays, réduisant le nombre de marchands disponibles et faisant grimper les prix à un moment où le Nigeria ne pouvait guère se permettre de nouvelles perturbations agricoles (Academia, 2022). Dans le même temps, les 900 000 à 1,2 million de Ghanéens rapatriés de force — représentant 10 % de la population totale du Ghana à l’époque — ont submergé une économie ghanéenne déjà fragile et aggravé la famine de 1983 (EBSCO, 2025). Les deux États ont subi des dommages qu’aucun n’avait anticipés. Dans tous les cas d’expulsion massive de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest, l’État expulseur a payé un prix économique qu’il n’avait ni prévu ni dont il ne s’est remis rapidement.

La crise que traverse actuellement l’Afrique du Sud reproduit ce schéma en temps réel. Les migrants africains étrangers, notamment ceux originaires du Zimbabwe, du Mozambique, du Nigeria et du Ghana, constituent le pilier de l’économie informelle des « spaza shops » dans les townships sud-africains — ces réseaux de commerce de détail grâce auxquels des millions de Sud-Africains à faibles revenus s’approvisionnent quotidiennement en denrées alimentaires et en produits de première nécessité. Les campagnes visant à les expulser ne créent pas d’emplois pour les ressortissants sud-africains ; elles provoquent des crises d’accès à la nourriture au sein même des communautés qui ont soutenu ces expulsions. L’Afrique du Sud a accueilli 10,5 millions de touristes en 2025, les voyageurs africains représentant quatre arrivées sur cinq ; la crise actuelle a déjà déclenché des avis aux voyageurs émis par le Kenya, le Ghana et d’autres pays, menaçant directement une économie touristique fondée sur la solidarité africaine (The East African, 2026). En 2019, les manifestations de représailles au Nigeria contre les entreprises sud-africaines — qui ont contraint MTN et Shoprite à fermer temporairement leurs établissements — ont donné un avant-goût des répercussions économiques régionales générées par la xénophobie (ACET for Africa, 2019). Les gains escomptés de la ZLECA sont directement compromis lorsque les États qui sont les piliers de l’accord détruisent simultanément le tissu social sur lequel toute intégration significative doit reposer.

Les répercussions diplomatiques de la crise de 2026 ont été rapides et multilatérales. La ministre des Affaires étrangères du Nigeria, Bianca Odumegwu-Ojukwe, a officiellement contacté son homologue sud-africain, Ronald Lamola, à la suite du décès de deux ressortissants nigérians : l’un des suites de blessures subies lors d’une agression par des membres de la Force de défense nationale sud-africaine, et le second retrouvé mort à la morgue centrale de Pretoria après un incident avec la police métropolitaine de Tshwane (Daily Maverick, 2026b). Le Ghana a convoqué le haut-commissaire par intérim de l’Afrique du Sud et, dans une lettre signée par le ministre des Affaires étrangères Samuel Okudzeto Ablakwa le 6 mai 2026, a officiellement demandé à la Commission de l’Union africaine d’inscrire cette question à l’ordre du jour de la huitième réunion de coordination semestrielle de l’UA prévue au Caire en juin 2026, en invoquant l’héritage de Kwame Nkrumah et en faisant valoir que la libération et le développement de l’Afrique dépendent de la solidarité entre les nations africaines (Diplomatic Times Online, 2026). Le président du Mozambique, Daniel Chapo, s’est rendu en Afrique du Sud début mai pour discuter de la protection des ressortissants mozambicains (Daily Maverick, 2026b). La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a publié une déclaration officielle exprimant sa profonde inquiétude, soulignant que les incidents de 2026 s’inscrivaient dans un schéma de longue date de violences xénophobes et appelant Pretoria à prendre des mesures décisives pour démanteler les groupes d’autodéfense se livrant à des activités répressives illégales (CADHP, 2026).

La réponse de l’Afrique du Sud à la requête du Ghana auprès de l’UA s’est avérée révélatrice. Pretoria a qualifié cette escalade de regrettable, a insisté sur le fait qu’il n’existait aucune preuve crédible que des ressortissants aient été tués par les forces de l’ordre, et a proposé que, si la question était inscrite à l’ordre du jour de l’UA, l’Afrique du Sud riposterait par un débat sur les facteurs d’attraction et de répulsion de la migration — réorientant ainsi efficacement le blâme vers les défaillances de gouvernance des pays d’origine (DIRCO, 2026). The Africa Report a saisi avec précision la contradiction fondamentale : Pretoria ne peut prétendre au rôle de leader continental tout en échouant à protéger les citoyens africains à l’intérieur de ses propres frontières (The Africa Report, 2026).

Conclusion et recommandations

Le rêve africain d’intégration, de prospérité collective et de solidarité continentale se brise peu à peu, au fil des affrontements violents qui se déroulent dans les rues des villes sud-africaines. Le continent signe des accords commerciaux sans parvenir à garantir le pacte social qui donne tout son sens au commerce : la reconnaissance du fait que l’Africain de l’autre côté de la transaction, de l’autre côté de la frontière ou de l’autre côté de la rue est un partenaire plutôt qu’une menace.

Pour faire face à cette crise, il faut intervenir simultanément à plusieurs niveaux. Tout d’abord, l’exploitation politique de la xénophobie doit avoir un coût réel. Les gouvernements africains doivent aller au-delà des condamnations de pure forme et instaurer une véritable responsabilité en poursuivant en justice les dirigeants politiques et les groupes d’autodéfense qui incitent à la violence contre les migrants

et veiller à ce que les plateformes qui facilitent les discours de haine en ligne soient soumises à des sanctions exécutoires. L’injonction prononcée en novembre 2025 par la Haute Cour de Johannesburg à l’encontre de l’« Opération Dudula » constitue un modèle qu’il convient de renforcer, et non de contourner.

Deuxièmement, la ratification du Protocole sur la libre circulation des personnes doit être considérée comme une priorité. Une intégration continentale qui facilite la circulation des biens et des capitaux sans permettre celle des personnes est une intégration qui sert les intérêts des élites plutôt que ceux des citoyens. Accélérer la ratification et sensibiliser le public à ce protocole permettrait de commencer à combler le fossé entre les aspirations institutionnelles et la réalité vécue par les citoyens.

Troisièmement, la mise en œuvre de la ZLECA doit s’accompagner d’investissements sociaux ciblés visant à renforcer la solidarité panafricaine au niveau communautaire. Les accords commerciaux se répercutent sur les communautés à travers leurs effets concrets : emplois, biens abordables, investissements. Si ces effets ne se font pas sentir, les traités restent des abstractions, et le migrant africain continue d’être perçu comme un concurrent plutôt que comme un co-bénéficiaire d’un projet commun. Les initiatives de dialogue au niveau communautaire, la réforme des programmes scolaires visant à y inclure une histoire panafricaine authentique, ainsi que les campagnes de sensibilisation du public fondées sur la philosophie Ubuntu d’humanité partagée ne constituent pas de simples compléments à l’ardu travail d’intégration ; elles en sont les conditions préalables.

Enfin, comme l’a reconnu le président Ramaphosa lui-même lors de la Journée de la liberté de l’Afrique du Sud en 2026 : « Nous ne sommes pas parvenus seuls à la liberté. Nous avons été portés par un élan de solidarité provenant des nations d’Afrique » (DIRCO, 2026). Cette dette de solidarité n’est pas purement rhétorique. Elle implique une obligation concrète de protéger les vies africaines à l’intérieur des frontières sud-africaines. Le rêve africain ne se réalisera pas par de simples déclarations de sommet. Il se réalisera, ou échouera, dans la décision quotidienne de considérer l’Africain qui se tient devant vous comme un proche ou comme une menace.

Références

Dossiers sur l’Afrique. (2003). Côte d’Ivoire : La crise de l’« ivoirité » : la xénophobie déguisée en patriotisme. https://www.africafiles.org/article_id-7157.html

Africa’s a Country. (4 juillet 2025). Métamorphose afrophobe. https://www.africasacountry.com/2025/07/afrophobic-metamorphosis

Centre africain pour la transformation économique [ACET pour l’Afrique]. (2019). L’Accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine et la xénophobie : l’Afrique est-elle à la croisée des chemins ? https://acetforafrica.org/research-and-analysis/insights-ideas/commentary/the-african-continental-free-trade-area-agreement-and-xenophobia-is-africa-at-a-crossroads/

Commission africaine des droits de l’homme et des peuples [CADHP]. (27 avril 2026). La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples déplore les attaques xénophobes et les actes d’autodéfense perpétrés à l’encontre de ressortissants d’autres pays africains en République d’Afrique du Sud. https://achpr.au.int/en/news/press-releases/2026-04-27/xenophobic-attacks-and-vigilante-conduct-perpetrated-nationals-other

Union africaine [UA]. (2025). L’UA publie le Rapport sur l’intégration africaine 2025 afin d’accélérer la mise en œuvre de l’Agenda 2063. https://au.int/en/pressreleases/20251003/au-launches-2025-africa-integration-report-accelerate-agenda-2063

Al Jazeera. (26 septembre 2023). Les milices sud-africaines de l’« Opération Dudula » déclenchent une nouvelle vague de xénophobie. https://www.aljazeera.com/features/2023/9/26/south-africas-operation-dudula-vigilantes-usher-in-new-wave-of-xenophobia

Daily Maverick. (25 novembre 2025). Comment les mesures anti-immigrés de Dudula retiennent l’attention internationale dans le cadre des demandes d’asile. https://www.dailymaverick.co.za/article/2025-11-25-how-dudulas-antimigrant-actions-are-reacare-reaching-global-attention-in-refugee/

Daily Maverick. (2026a, 29 avril). La haine en marche : les manifestations xénophobes s’intensifient alors que l’ONU met en garde l’Afrique du Sud. https://www.dailymaverick.co.za/article/2026-04-29-hate-on-parade-xenophobic-marches-gather-pace-as-un-warns-south-africa/

Daily Maverick. (2026b, 4 mai). La montée de la xénophobie en Afrique du Sud suscite des protestations diplomatiques de la part des pays africains. https://www.dailymaverick.co.za/article/2026-05-04-escalating-xenophobia-in-sa-sparks-diplomatic-protests-by-african-nations/

Diplomatic Times Online. (7 mai 2026). Le Ghana saisit l’UA au sujet de la xénophobie en Afrique du Sud et demande l’envoi d’une mission d’enquête. https://www.diplomatictimesonline.com/ghana-petitions-au-on-xenophobia-in-south-africa-calls-for-fact-finding-mission/

Conseil de recherche en sciences humaines [HSRC]. (2025). La situation ne cesse de s’aggraver : montée du sentiment anti-immigrés en Afrique du Sud. https://hsrc.ac.za/news/research-outputs/going-from-bad-to-worse-a-rise-in-anti-immigrant-sentiment-in-south-africa/

Institut des migrations internationales. (2010). L’exode du Ghana en 1969 : mémoire et souvenirs des migrants yorubas. https://www.migrationinstitute.org/files/events/olaniyi.pdf

Fondation commémorative Edward A. Ulzen. (18 novembre 2017). 18 novembre 1969 : le gouvernement de Kofi Busia annonce le décret sur la conformité des étrangers. https://www.eaumf.org/ejm-blog/2017/11/18/november-18-1969-kofi-busias-government-announces-the-aliens-compliance-order

LSE Africa à la LSE. (14 août 2017). « Ghana Must Go » : Maîtriser le chaos migratoire. https://blogs.lse.ac.uk/africaatlse/2017/08/14/ghana-must-go-containing-the-mayhem-of-migration/

EBSCO Research Starters. (2025). Le Nigeria expulse des travailleurs migrants d’Afrique de l’Ouest. https://www.ebsco.com/research-starters/anthropology/nigeria-expels-west-african-migrant-workers

Gravil, R. (1985). Le décret nigérian d’expulsion des étrangers de 1983. African Affairs, 84(337), 523-537. https://doi.org/10.1093/oxfordjournals.afraf.a097752

IOL. (8 mai 2026). La xénophobie en Afrique du Sud : une crise de gouvernance et de chômage. https://iol.co.za/sundayindependent/dispatch/2026-05-08-xenophobia-in-south-africa-a-crisis-of-governance-and-unemployment/

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Ministère sud-africain des Relations internationales et de la Coopération [DIRCO]. (8 mai 2026). Réponse de l’Afrique du Sud à la demande de la République du Ghana visant à organiser un débat au sein de l’Union africaine sur les « attaques xénophobes perpétrées en République d’Afrique du Sud contre des ressortissants africains ». https://dirco.gov.za/south-africas-response-to-the-request-by-the-republic-of-ghana-for-a-debate-at-the-au-on-the-xenophobic-attacks-in-the-republic-of-south-africa-against-african-nationals/

Institut sud-africain des droits socio-économiques [SIHMA]. (2025). L’autodéfense xénophobe et la lutte pour les droits des migrants en Afrique du Sud. https://sihma.org.za/Blog-on-the-move/xenophobic-vigilantism-and-the-struggle-for-migrant-rights-in-south-afric

The Africa Report. (9 mai 2026). Le Ghana met en lumière la xénophobie sud-africaine sur la scène diplomatique. https://www.theafricareport.com/416227/ghana-drags-south-africas-xenophobia-into-the-diplomatic-light/

The East African. (6 mai 2026). Les violences xénophobes en Afrique du Sud suscitent des craintes pour le secteur du tourisme. https://www.theeastafrican.co.ke/tea/news/southern-africa/xenophobic-violence-in-south-africa-sparks-tourism-fears-5449694

The Reporter Éthiopie. (2024). Pourquoi le terme « xénophobie » occulte la spécificité de la violence afrophobe. https://www.thereporterethiopia.com/50588/

Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique [CEA]. (25 avril 2025). ERA 2025 : Si elle est mise en œuvre de manière efficace, la ZLECA peut ouvrir de nouveaux marchés aux secteurs touchés par les guerres tarifaires mondiales. https://www.uneca.org/stories/era-2025-with-effective-implementation,-the-afcfta-can-open-alternative-markets-to-sectors

Université d’Afrique du Sud [Unisa]. (2024). L’afrophobie face à la xénophobie en Afrique du Sud. https://www.unisa.ac.za/sites/corporate/default/News-&-Media/Articles/Afrophobia-versus-xenophobia-in-South-Africa

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PMC. (2022). Les origines coloniales des conflits ethniques : une nouvelle analyse de l’impact des politiques coloniales de communautarisation dans les empires britannique et français. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8874078/

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