Introduction
Dans le paysage complexe et changeant de la guerre moderne, peu de phénomènes sont aussi constamment déstabilisants – et aussi souvent mal compris – que le « combattant étranger ». Pour analyser efficacement les défis sécuritaires de demain, nous devons d’abord comprendre précisément les acteurs impliqués aujourd’hui.
À la base, un combattant étranger est une personne qui quitte son pays d’origine ou sa résidence principale pour rejoindre un groupe armé non étatique dans le cadre d’un conflit étranger. Cependant, le discours public et les médias confondent souvent ce profil très spécifique avec d’autres acteurs distincts sur le champ de bataille. Pour évaluer la menace avec précision, nous devons établir des limites analytiques claires :
- Combattants étrangers et mercenaires : La distinction essentielle réside dans la motivation. Selon le droit international, un mercenaire est recruté spécifiquement pour combattre en vue d’un gain financier privé substantiel. Les combattants étrangers, en revanche, sont motivés par l’idéologie, la religion, les convictions politiques ou le sentiment d’une injustice transnationale. Il s’agit fondamentalement de volontaires, souvent peu ou pas payés.
- Combattants étrangers et volontaires militaires de l’État : Les personnes qui se rendent à l’étranger pour rejoindre les forces armées officielles et reconnues d’un autre État souverain sont considérées comme des combattants légaux sous le commandement de l’État. Un véritable combattant étranger opère en dehors des limites de l’autorité de l’État, rejoignant des insurrections, des factions rebelles ou des organisations terroristes désignées.
- Combattants étrangers vs. personnel militaire étranger : Il s’agit de soldats en service actif officiellement déployés par leur gouvernement d’origine. Les combattants étrangers agissent en toute indépendance et défient souvent directement la politique étrangère de leur gouvernement d’origine.
Il est essentiel de comprendre ces distinctions, car le combattant étranger n’est pas une anomalie moderne ; il s’agit d’une variable historique récurrente. Dans les années 1930, par exemple, plus de 32 000 personnes originaires de près de 50 pays ont rejoint les Brigades internationales pendant la guerre civile espagnole. Toutefois, le paradigme a changé radicalement à la fin du 20e siècle. Le moteur idéologique est passé des mouvements politiques séculaires à l’extrémisme transnational, modifiant fondamentalement la létalité et la longévité de la menace.
Lorsqu’un conflit prend fin, ces combattants ne disparaissent pas tout simplement. Ils rentrent chez eux ou émigrent vers de nouvelles régions fragiles, emportant avec eux des compétences aguerries, des réseaux extrémistes et une aura d’héroïsme mal placé. Pour comprendre l’ampleur de la menace à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, nous devons examiner comment ce cycle moderne de mobilisation a évolué et comment les nations peuvent se fortifier contre le retour de ces combattants.
L’évolution de l’avant-garde : Du Sahel à la Syrie
L’histoire nous met en garde contre l’impact à long terme des combattants étrangers. Dans les années 1980, des milliers de volontaires se sont rendus en Afghanistan pour combattre les Soviétiques. À la fin de cette guerre, les « Arabes afghans » – dont un contingent d’Algériens hautement qualifiés – sont retournés en Afrique du Nord. Leur retour s’est accompagné d’une fracture politique critique, qui a servi de catalyseur, plongeant l’Algérie dans une guerre civile brutale et donnant naissance à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Les violentes répercussions de cette mobilisation des années 1980 se font encore sentir aujourd’hui dans toute l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, formant l’ADN stratégique des coalitions terroristes modernes, c’est-à-dire le JNIM.
Dans les années 2010, les guerres civiles en Syrie et en Irak ont déclenché une mobilisation qui a éclipsé le djihad afghan. Selon les estimations, plus de 40 000 combattants étrangers originaires de plus de 100 pays se sont rendus dans la région pendant les années de pointe de la crise. Il serait particulièrement intéressant de mettre en évidence deux données démographiques :
- Le contingent maghrébin : Des pays comme la Tunisie et le Maroc ont vu partir des milliers de jeunes, la Tunisie à elle seule ayant fourni environ 6 000 combattants. Poussés par la désillusion post-Printemps arabe, un taux de chômage élevé et des filières de recrutement locales sophistiquées, ces jeunes hommes et femmes ont cherché une raison d’être dans un récit utopique et extrémiste.
- Citoyens européens : Environ 5 000 combattants étrangers sont venus d’Europe occidentale. Nombre d’entre eux étaient des immigrés de deuxième ou troisième génération en proie à des crises d’identité et à la marginalisation sociale, ce qui les rend très sensibles à la radicalisation de pair à pair et à la promesse de rédemption.
Aujourd’hui, avec l’effondrement des califats territoriaux, les combattants survivants entrent dans la phase du « retour ». Ils représentent une menace organique profonde : ils transfèrent des compétences tactiques avancées aux groupes militants locaux et agissent comme des « super-nœuds » capables de relier les griefs hyperlocaux à la logistique terroriste mondiale. Plus alarmant encore, des acteurs étatiques hostiles pourraient armer ces rapatriés et les utiliser comme forces supplétives pour mener des guerres non conventionnelles afin de déstabiliser leur pays d’origine de l’intérieur.
Recommandations politiques : Rompre le cycle
Pour gérer la menace que représentent les rapatriés, il faut passer d’un maintien de l’ordre réactif à une gestion proactive et globale de l’État. Nous recommandons l’approche suivante, qui repose sur trois piliers :
1. Établir des cadres juridiques extraterritoriaux : De nombreux pays ne disposent pas de l’architecture juridique nécessaire pour poursuivre les crimes commis par leurs citoyens dans des zones de guerre étrangères. Une loi sur le terrorisme national est souvent insuffisante lorsque les actes de violence ont été commis à des milliers de kilomètres de là.
- Mises à jour législatives : Les gouvernements doivent de toute urgence mettre à jour leurs codes pénaux afin de criminaliser explicitement le fait de voyager pour rejoindre des organisations terroristes désignées et de recevoir une formation militaire de la part d’acteurs non étatiques à l’étranger.
- Intégration des preuves provenant du champ de bataille : Les systèmes judiciaires doivent élaborer des protocoles pour accepter et vérifier les « preuves du champ de bataille ». Il s’agit notamment des données biométriques collectées par les armées alliées, des communications capturées par l’ennemi et des renseignements de source ouverte (OSINT) rigoureusement vérifiés, permettant aux procureurs d’obtenir des condamnations qui empêchent les super-nœuds à haut risque de se retrouver dans la rue.
2. Approfondir la coopération en matière de renseignement stratégique (The Maghreb Focus) Alors que des pays comme le Maroc et la Tunisie naviguent dans le processus complexe de prise en charge de leurs ressortissants qui ont combattu en Syrie, ils recueillent des renseignements de source primaire d’une valeur inestimable. La sécurité mondiale dépend de la coopération régionale.
- Pactes de partage de renseignements : Les pays partenaires devraient formaliser des accords de partage de renseignements avec ces États maghrébins.
- Décoder le recrutement et les réseaux : Grâce à des débriefings conjoints, les services de renseignement alliés peuvent disséquer les campagnes de recrutement sous-jacentes et très localisées qui mobilisent les jeunes. Les rapatriés sont des sources essentielles pour cartographier les structures de commandement actuelles, les filières financières illicites et les méthodes opérationnelles des groupes terroristes mondiaux qui s’adaptent au paysage de l’après-Syrie.
3. Mettre en œuvre la réhabilitation stratégique et la résilience collective L’incarcération ne peut à elle seule démanteler une idéologie. Un dispositif de sécurité durable doit intégrer des dimensions psychologiques et sociales.
- Armer le contre-récit : Les rapatriés désillusionnés – ceux qui ont été les premiers témoins de l’hypocrisie et de la brutalité des groupes extrémistes – doivent être soigneusement gérés et utilisés comme des voix puissantes contre le recrutement futur. Leur authenticité met à mal la propagande romantique diffusée par les recruteurs de terroristes.
- Renforcer la résilience des communautés : Les gouvernements doivent investir dans des campagnes d’éducation qui exposent les idéologies extrémistes et les tactiques de recrutement manipulatrices à l’ensemble de la population. En informant les citoyens de l’existence et des activités de ces groupes, l’État leur donne les moyens de se protéger contre la manipulation.
- Mettre en place des systèmes d’alerte précoce : En formant les familles, les enseignants et les dirigeants locaux, les pays peuvent mettre en place un réseau d’intelligence collective capable d’identifier les premiers signes comportementaux de radicalisation. Ainsi, la détection se fait exactement là où elle commence, c’est-à-dire au sein du foyer, de la communauté et de l’école, bien avant qu’un citoyen ne décide de franchir une frontière.
Conclusion
Le phénomène des combattants étrangers est une menace complexe et adaptative qui exploite les failles entre les griefs locaux et les conflits mondiaux. Alors que les vétérans de la guerre syrienne retournent dans leur pays d’origine, la communauté internationale ne peut se permettre d’être prise au dépourvu. En modernisant les cadres juridiques, en partageant les renseignements vitaux recueillis auprès des partenaires régionaux et en favorisant une résilience communautaire profondément enracinée, les nations peuvent neutraliser ces vecteurs d’instabilité et empêcher les conflits d’hier d’enflammer les insurrections de demain.
Référence
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