Introduction
En juin 2026, le ministère de l’Intérieur a révoqué tous les permis de port d’armes à feu civiles en vigueur au Ghana, avec effet à compter du mardi 23 juin 2026, ordonnant à tous les titulaires de se soumettre à un nouveau contrôle de sécurité avant que toute arme puisse être légalement réenregistrée (Citi Newsroom, 2026). Cette mesure, annoncée par le ministre de l’Intérieur, Muntaka Mohammed-Mubarak, constitue l’intervention la plus radicale en matière de contrôle des armes à feu que le Ghana ait entreprise depuis des décennies ; elle offre une étude de cas révélatrice de la capacité institutionnelle du pays à réglementer les instruments de violence qu’il a lui-même autorisés.
Anatomie de la révision
Cette refonte du système d’octroi des licences ne s’est pas faite de manière isolée. Elle faisait suite à un projet de loi national sur les armes que la NACSA avait soumis à l’examen des parties prenantes lors d’une réunion de haut niveau les 23 et 24 juillet 2025, explicitement présenté comme visant à aligner le cadre juridique du Ghana sur la Convention de la CEDEAO sur les armes légères et de petit calibre, le Traité sur le commerce des armes et le Programme d’action des Nations unies sur les armes légères et de petit calibre (Ghana Citizenship, 2026). Elle avait été précédée d’un programme national d’amnistie sur les armes à feu, mené du 1er décembre 2025 au 30 janvier 2026, au cours duquel, comme l’a révélé le ministre de l’Intérieur, 4 038 armes à feu non enregistrées auparavant ont été récupérées auprès de particuliers (Modern Ghana, 2026 ; Pulse Ghana, 2026). Le ministère s’était également engagé, devant la commission des comptes publics du Parlement le 30 septembre 2025, à mettre en place dès décembre 2025 une plateforme numérique de délivrance de permis d’armes à feu qui remplacerait le traitement manuel, permettrait le renouvellement en ligne et le paiement par mobile money, enverrait des rappels automatiques d’expiration et signalerait les demandeurs ayant un casier judiciaire pour un examen en personne (Graphic Online, 2025).
Dans le cadre du nouveau régime, tout demandeur et tout titulaire de permis souhaitant renouveler son autorisation doit se soumettre à une évaluation obligatoire de sa santé mentale, passer un dépistage de stupéfiants auprès de la Commission de contrôle des stupéfiants et suivre une formation certifiée au maniement des armes à feu, dispensée en partenariat avec l’Autorité de santé mentale et le centre de tir de Tesano (The Herald, 2026). Le ministre a explicitement établi un lien entre cette réforme et la hausse du nombre de suicides parmi les détenteurs d’armes à feu titulaires d’un permis, affirmant que l’État avait identifié des lacunes permettant à des personnes souffrant de troubles mentaux non diagnostiqués d’obtenir et de conserver des permis de port d’armes à feu (AllAfrica, 2026 ; Modern Ghana, 2026a).
Le problème des capacités institutionnelles
Cette campagne de renouvellement des permis met en évidence une faiblesse structurelle qui est antérieure au mandat de l’actuel ministre : la gestion des armes à feu au Ghana est fragmentée entre plusieurs institutions dont les mandats se chevauchent sans être coordonnés. L’autorité principale en matière de délivrance de permis incombe au Service de police du Ghana, en vertu du décret de 1972 sur les armes et les munitions (NRCD 9), tandis que la Commission nationale sur les armes légères et de petit calibre (NACSA), créée pour lutter contre la prolifération des armes illicites, conseille le gouvernement en matière de politique et coordonne la mise en conformité du Ghana avec la Convention de la CEDEAO, le Protocole des Nations unies sur les armes à feu et le Programme d’action des Nations unies. Elle ne dispose toutefois d’aucun pouvoir indépendant en matière de délivrance d’autorisations ou d’application de la loi (ministère de l’Intérieur, s.d.-a ; Commission des armes légères, 2026). Par ailleurs, l’armée, les douanes et la Commission des minéraux gèrent séparément leurs propres stocks, et aucun registre national unique des armes ne regroupe ces dotations (ResearchGate, 2025).
Cette fragmentation a des conséquences tangibles sur le débit et le contrôle. Les propres estimations budgétaires du ministère de l’Intérieur pour 2025 montrent que les autorisations d’importation d’armes à feu sont délivrées à un rythme étonnamment faible : seuls onze permis d’importation d’armes et de munitions ont été délivrés en 2024, et seulement cinquante-cinq des 105 permis d’importation de pistolets prévus ont été accordés, ce qui témoigne à la fois d’un rationnement strict des importations légales et d’un écart persistant entre les objectifs administratifs et leur réalisation (Ghana Citizenship, 2026). Dans ce contexte, la révocation générale de juin 2026 peut être interprétée moins comme une démonstration de fermeté réglementaire que comme un aveu selon lequel le registre manuel et non numérisé existant n’était pas en mesure de distinguer de manière fiable les titulaires de permis en règle de ceux présentant un risque élevé. C’est précisément le diagnostic posé par le ministre lui-même lorsqu’il a annoncé que le Registre central des armes à feu serait numérisé, un engagement pris pour la première fois en mars 2026 (Modern Ghana, 2026a).
Un événement déclencheur et ses implications politiques
Le déclencheur politique immédiat de l’annonce de juin 2026 a été une fusillade impliquant l’ancienne députée de Dome-Kwabenya, Sarah Adwoa Safo, sur une propriété liée à un conflit successoral au sein de la Kristo Asafo Mission à la suite du décès de son fondateur en septembre 2025, ce qui a attiré l’attention du public sur l’usage abusif des armes à feu par le personnel de sociétés de sécurité privées agréées (Modern Ghana, 2026a). Au cours de la même période, le ministère a suspendu avec effet immédiat la licence d’exploitation de Kantanka Security Services Limited en raison d’allégations d’utilisation non autorisée d’armes à feu et de munitions lors d’une opération menée à Kwabenya le 21 juin 2026 (Modern Ghana, 2026a). Cette succession d’événements illustre une tendance récurrente dans la gouvernance de la sécurité au Ghana : ce sont des incidents très médiatisés, plutôt que des audits institutionnels de routine, qui ont à maintes reprises été le moteur immédiat du durcissement de la réglementation, depuis le programme d’amnistie sur les armes à feu jusqu’à la révocation des licences elle-même.
Ce que cela révèle sur la capacité de l’État
Trois conclusions concernant la capacité de l’État peuvent être tirées de cet épisode. Premièrement, la capacité de coordination reste faible : la NACSA peut conseiller et former, mais ne peut ni délivrer de licences ni faire respecter la réglementation, tandis que les services de police délivrent des licences en vertu d’un décret de 1972 sans disposer d’une base de données nationale unifiée, ce qui engendre précisément le problème d’intégrité des registres que le programme de numérisation est censé résoudre (ResearchGate, 2025 ; Ministère de l’Intérieur, s.d.-a). Deuxièmement, le réflexe réglementaire de l’État est actuellement réactif plutôt qu’anticipatif, ce qui correspond au schéma déjà observé dans l’architecture d’alerte précoce du Ghana : les réformes font suite aux scandales plutôt que de les précéder. Troisièmement, le succès de la réforme dépend d’infrastructures qui n’existent pas encore pleinement, à savoir un registre central numérique des armes à feu opérationnel, des partenaires en matière de santé mentale et de dépistage des stupéfiants dotés d’effectifs suffisants, ainsi que la capacité des forces de l’ordre à donner suite aux signalements figurant dans le casier judiciaire que le nouveau système promet de mettre en évidence. La crédibilité de cette réforme sera mise à l’épreuve au cours du prochain cycle d’octroi de permis plutôt qu’au moment de son annonce (The Herald, 2026 ; Modern Ghana, 2026).
Pour les décideurs politiques, la refonte du processus de renouvellement des autorisations doit être considérée comme une occasion de faire le point. Si le Ghana parvient à mener à bien la numérisation du Registre central des armes à feu, à consolider le rôle consultatif de la NACSA grâce à un véritable partage interinstitutionnel des données et à maintenir les normes de contrôle une fois que la vague initiale de réenregistrement se sera calmée, cette expérience pourrait marquer une véritable amélioration des capacités. Si le registre revient à un traitement manuel dès que l’attention politique se sera détournée, la révocation prévue en juin 2026 aura alors constitué une perturbation coûteuse mais temporaire, venue s’ajouter à un système non réformé.
Références
AllAfrica. (24 juin 2026). Ghana : révocation des permis de port d’arme à titre privé et annonce d’une nouvelle procédure stricte de réenregistrement. https://allafrica.com/stories/202606240252.html
Citi Newsroom. (23 juin 2026). Le ministre de l’Intérieur révoque tous les permis de port d’armes à feu. https://www.citinewsroom.com/2026/06/interior-minister-revokes-all-firearm-licences/
Citoyenneté ghanéenne. (15 mars 2026). Législation ghanéenne sur les armes à feu : permis, détention et sanctions. https://ghanacitizenship.com/ghana-firearm-laws/
Graphic Online. (30 septembre 2025). Le système numérique de délivrance des permis de port d’armes sera opérationnel d’ici décembre 2025. https://www.graphic.com.gh/news/general-news/ghana-card-to-be-used-for-new-digital-gun-registry-by-december-2025.html
Ministère de l’Intérieur. (s.d.-a). Commission nationale sur les armes légères et de petit calibre. République du Ghana. https://www.mint.gov.gh/agencies/national-commission-on-small-arms-and-light-weapons/
Modern Ghana. (juin 2026). Le ministre de l’Intérieur révoque tous les permis de port d’armes à feu privés et ordonne un nouvel enregistrement. https://www.modernghana.com/news/1504951/interior-minister-revokes-all-private-firearm-perm.html
Modern Ghana. (juin 2026a). Les armes, les fantômes et la question de la santé mentale au Ghana : pourquoi la réforme audacieuse de Muntaka doit aller au-delà d’un simple élan ponctuel. https://www.modernghana.com/news/1504990/ghanas-guns-ghosts-and-the-mental-health-questio.html
Pulse Ghana. (23 juin 2026). Le ministre de l’Intérieur suspend tous les permis de port d’armes à feu et instaure des examens obligatoires en matière de santé mentale et de dépistage de drogues. https://www.pulse.com.gh/story/interior-minister-suspends-all-firearm-licences-introduces-mandatory-mental-health-and-drug-screening-2026062312091202166
ResearchGate. (2025). L’impératif du contrôle des armements au Ghana : lacunes législatives, capacités institutionnelles et réforme des politiques. https://www.researchgate.net/publication/393702711_Ghana ‘s_Arms_Control_Imperative_Legislative_Gaps_Institutional_Capacity_and_Policy_Reform
Commission des armes légères. (2026). Historique. Commission nationale sur les armes légères et de petit calibre. https://www.smallarmscommission.gov.gh/history/
The Herald. (juin 2026). Le ministère de l’Intérieur suspend la délivrance des permis de port d’armes à feu et instaure des examens obligatoires de santé mentale et de dépistage de stupéfiants pour l’obtention de ces permis. https://theheraldghana.com/interior-ministry-suspends-firearms-licensing-introduces-mandatory-mental-health-and-drug-tests-for-firearm-licences/




























