La lutte contre les pandémies se déroule sur deux fronts. Le premier vise l’agent pathogène lui-même ; le second s’attaque à la désinformation qui l’accompagne. Partout en Afrique, les récentes urgences de santé publique — notamment les épidémies répétées d’Ebola et la pandémie de COVID-19 — ont démontré que les fausses informations, les rumeurs et les théories du complot peuvent se propager aussi rapidement que les virus, sapant la confiance du public, retardant les traitements, alimentant la violence à l’encontre du personnel de santé et, en fin de compte, coûtant des vies. Dans de nombreux cas, la désinformation est devenue une urgence de santé publique à part entière, constituant une menace importante pour la sécurité humaine sur l’ensemble du continent.
La sécurité humaine ne se limite pas à la protection des États contre les menaces militaires. Elle englobe la protection de la vie, de la santé, des moyens de subsistance et de la dignité des personnes (Programme des Nations Unies pour le développement [PNUD], 1994). Lorsque la désinformation dissuade les populations de se faire soigner, de se faire vacciner ou de coopérer avec les autorités sanitaires, elle menace directement ces piliers de la sécurité humaine en augmentant le nombre de maladies évitables, de décès, de perturbations économiques et d’instabilité sociale.
Ebola : quand les rumeurs deviennent mortelles
Depuis que le virus Ebola a été identifié pour la première fois en 1976 dans ce qui est aujourd’hui la République démocratique du Congo (RDC), les épidémies ont maintes fois mis en évidence les conséquences dévastatrices de la désinformation. Bien que les progrès réalisés en matière de surveillance, d’analyses de laboratoire, de vaccins et de lutte contre les épidémies aient considérablement amélioré la maîtrise de la maladie, la méfiance des populations continue de compromettre les efforts de confinement.
L’épidémie actuelle du virus de Bundibugyo, qui sévit depuis 2026 dans l’est de la RDC et en Ouganda voisin, illustre bien ce défi. Alors que les autorités sanitaires intensifiaient leurs efforts pour isoler les patients, retracer les contacts et organiser des enterrements dans des conditions de sécurité, la désinformation s’est rapidement propagée au sein des communautés et sur Internet. De fausses allégations selon lesquelles le virus Ebola n’existait pas, que les centres de traitement pratiquaient le prélèvement d’organes ou que des organisations humanitaires avaient inventé cette épidémie à des fins lucratives ont alimenté une méfiance généralisée (BBC Verify, 2026).
La situation a rapidement dégénéré en violences.
À Bunia, dans l’est de la RDC, une équipe funéraire de la Croix-Rouge qui transportait le corps d’une victime d’Ebola a été attaquée par une foule en colère, convaincue que le cercueil était vide. L’un des bénévoles a raconté avoir été frappé à coups de machette et de pelle alors que des membres de la communauté tentaient de s’emparer du cercueil. Des incidents similaires se sont produits dans toutes les communautés touchées, notamment des attaques contre des centres de traitement, des agressions contre des professionnels de santé et des tentatives de retrait des corps des hôpitaux avant que des enterrements dans les règles de sécurité puissent être organisés (BBC Verify, 2026).
Ces attaques sont particulièrement dangereuses car le virus Ebola se transmet par contact direct avec des fluides corporels infectés, et les corps des victimes décédées restent hautement contagieux. Les pratiques funéraires sûres et dignes comptent toujours parmi les interventions les plus efficaces pour interrompre la transmission lors des épidémies d’Ebola. Lorsque les communautés rejettent ces mesures en raison de la désinformation, les risques de propagation du virus augmentent considérablement (Organisation mondiale de la santé [OMS], 2024).
La désinformation a également dissuadé les personnes infectées de se faire soigner. Des rumeurs selon lesquelles les patients atteints d’Ebola étaient tués pour leurs organes ou ne reviendraient jamais des centres de traitement ont suscité une peur généralisée de l’isolement. Certains patients ont dissimulé leurs symptômes ou se sont enfuis des établissements de santé, restant au sein de leurs communautés où ils ont continué à transmettre le virus à leurs proches et à leurs voisins (International Medical Corps, 2026).
Les professionnels de santé eux-mêmes sont désormais pris pour cibles. Lors des récentes épidémies, des centres de traitement d’Ebola ont été vandalisés, des installations d’isolement incendiées et des équipes d’intervention attaquées par des foules hostiles agissant sur la base de fausses informations. De tels incidents perturbent non seulement les opérations d’urgence, mais dissuadent également les professionnels de première ligne d’intervenir dans les communautés touchées, ce qui affaiblit encore davantage des systèmes de santé déjà fragiles.
COVID-19 : l’infodémie mondiale
L’Afrique a été confrontée à un défi similaire pendant la pandémie de COVID-19.
Consciente de la propagation sans précédent de fausses informations, l’Organisation mondiale de la Santé a qualifié cette situation d’« infodémie » — c’est-à-dire une surabondance d’informations, y compris des informations erronées et de la désinformation, qui empêche les personnes d’identifier des sources fiables et de prendre des décisions éclairées (OMS, 2020).
Partout sur le continent, les réseaux sociaux, les applications de messagerie et le bouche-à-oreille sont devenus des vecteurs de théories du complot et de conseils médicaux non vérifiés. Des fausses allégations ont circulé, selon lesquelles les Africains seraient naturellement immunisés contre la COVID-19, que les vaccins auraient été conçus pour réduire les populations africaines, que le virus serait lié à la technologie 5G ou que les remèdes à base de plantes suffiraient à eux seuls à guérir la maladie (OMS, 2020).
Pourquoi ce scepticisme ?
Bien que bon nombre de ces allégations se soient avérées fausses, il est tout aussi important de reconnaître que le scepticisme du public n’est pas apparu de nulle part. Des antécédents de recherche médicale contraire à l’éthique, de fautes professionnelles dans le secteur pharmaceutique, de manque de transparence dans certains programmes de santé publique et de recherche de profits à des fins commerciales ont contribué à entretenir une méfiance persistante au sein de nombreuses communautés. Ces expériences passées rendent d’autant plus important que les gouvernements et les institutions de santé communiquent ouvertement, reconnaissent les préoccupations légitimes et garantissent la transparence lors des urgences sanitaires.
La pandémie a également mis en évidence d’importantes inégalités mondiales en matière d’accès aux vaccins. De nombreux pays africains ont connu de longs retards dans la réception des vaccins contre la COVID-19, les nations plus riches ayant donné la priorité à la vaccination de leurs propres populations et s’étant assurées une grande partie des premiers approvisionnements mondiaux. Cette répartition inégale a alimenté un sentiment d’injustice et renforcé les méfiances existantes à l’égard de la gouvernance sanitaire internationale. Bien que l’inégalité en matière de vaccins soit distincte de la désinformation, elle a créé un contexte dans lequel la désinformation a pu se propager plus facilement, la confiance ayant déjà été ébranlée.
Ces facteurs ont contribué à un respect moindre de certaines mesures de santé publique. Dans plusieurs pays, de nombreux citoyens ont ignoré les obligations de port du masque, les consignes de distanciation physique et les campagnes de vaccination, car ils estimaient que la menace du virus était exagérée, voire inventée de toutes pièces. Parallèlement, les retards dans la mise à disposition des vaccins ont compliqué les efforts de vaccination, démontrant ainsi que tant la désinformation que les inégalités d’accès ont influencé l’évolution de la pandémie à travers l’Afrique (Centres africains de contrôle et de prévention des maladies [Africa CDC], 2022).
Les conséquences ne se sont pas limitées au domaine de la santé. Des entreprises ont fermé leurs portes, les écoles sont restées fermées pendant de longues périodes, les systèmes de santé ont été submergés et les moyens de subsistance ont été perturbés. La désinformation a également contribué à la stigmatisation des personnes infectées, à la discrimination à l’encontre du personnel soignant et à une méfiance croissante envers les institutions gouvernementales chargées de gérer la pandémie.
La désinformation, une menace pour la sécurité humaine
Les expériences liées à Ebola et à la COVID-19 montrent que la désinformation ne constitue plus seulement un défi en matière de communication : il s’agit désormais d’un enjeu de sécurité humaine.
La sécurité sanitaire est compromise lorsque des personnes refusent de se faire dépister, de suivre un traitement ou de se faire vacciner parce qu’elles croient à de fausses informations. La sécurité des personnes est menacée lorsque les professionnels de santé sont victimes de violences ou que des communautés s’en prennent aux établissements de soins. La sécurité économique se détériore à mesure que les épidémies prolongées perturbent le commerce, le tourisme et l’emploi, tandis que la sécurité alimentaire peut également en pâtir lorsque les restrictions de déplacement et les conflits interrompent la production agricole et les chaînes d’approvisionnement. En fin de compte, la désinformation affaiblit la confiance entre les citoyens et les institutions publiques, réduisant ainsi la capacité des gouvernements à réagir efficacement en cas de crise.
Au-delà de la santé publique, ces dynamiques ont des implications plus larges en matière de sécurité nationale. Une nation dont les citoyens perdent confiance dans les institutions publiques devient plus vulnérable à l’instabilité, aux troubles sociaux et à la manipulation par des acteurs malveillants. En ce sens, la désinformation peut porter atteinte à la résilience et à la sécurité nationales sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré.
Cette érosion de la confiance engendre un cercle vicieux dangereux. Les populations qui se méfient des autorités sont moins enclines à signaler leurs symptômes, à coopérer à la recherche des contacts ou à se conformer aux mesures de santé publique. Un dépistage tardif favorise la propagation des maladies, ce qui nécessite des interventions d’urgence plus longues et plus coûteuses.
Instaurer la confiance grâce à la communication sur les risques
La lutte contre la désinformation ne se limite pas à la simple correction des fausses allégations. Une communication efficace sur les risques repose sur l’instauration d’un climat de confiance avant et pendant les situations d’urgence sanitaire.
Au cours des récentes épidémies d’Ebola, des organisations telles que l’International Medical Corps et le ministère de la Santé de la RDC ont renforcé les programmes de communication des risques et d’engagement communautaire (RCCE) en collaborant étroitement avec des agents de santé communautaires de confiance, des chefs religieux, des autorités traditionnelles et des survivants d’Ebola. Ces acteurs locaux ont contribué à expliquer les procédures d’isolement, les protocoles de traitement et les pratiques d’inhumation sécurisées d’une manière adaptée à la culture locale, ce qui a renforcé l’adhésion de la population aux mesures d’intervention (International Medical Corps, 2026).
Les survivants ont joué un rôle particulièrement important. Ayant eux-mêmes été confrontés au virus Ebola, ils sont devenus des porte-parole crédibles, capables de rassurer les communautés en leur expliquant que les centres de traitement étaient des lieux de guérison et non de mort. Leurs témoignages ont permis de lutter plus efficacement contre les rumeurs que les messages diffusés uniquement par des organisations extérieures.
De même, les enseignements tirés de la pandémie de COVID-19 ont mis en évidence l’importance d’une communication transparente, de la diffusion rapide d’informations précises et des partenariats avec les médias locaux. Les émissions de radio, les programmes de sensibilisation communautaire et les campagnes sur les réseaux sociaux, diffusés dans les langues locales, se sont révélés particulièrement efficaces pour atteindre les populations mal desservies tout en luttant contre la désinformation avant qu’elle ne prenne de l’ampleur.
L’instauration d’un climat de confiance passe également par le renforcement des institutions nationales et régionales de santé publique. Les gouvernements africains devraient continuer à investir dans leurs centres de contrôle des maladies, leurs systèmes de surveillance épidémiologique et leurs instituts de recherche, tout en veillant à ce que les décisions soient communiquées en toute transparence. En outre, les médicaments à base de plantes scientifiquement testés et réglementés, dont l’efficacité a été prouvée, devraient être intégrés dans les systèmes de santé nationaux lorsque cela s’avère approprié. La reconnaissance d’une médecine traditionnelle crédible parallèlement à la médecine conventionnelle peut renforcer la confiance du public, en particulier au sein des communautés où les guérisseurs traditionnels restent des sources de soins de santé auxquelles on fait confiance.
Un impératif continental
La connectivité croissante de l’Afrique présente à la fois des opportunités et des risques. Si les technologies numériques permettent une diffusion plus rapide d’informations vitales, elles favorisent également la propagation instantanée de fausses informations au-delà des frontières. Alors que les futures épidémies deviennent de plus en plus probables en raison de l’urbanisation, du changement climatique, de la dégradation de l’environnement et de l’intensification des interactions entre l’homme et l’animal, la lutte contre la désinformation doit devenir une composante à part entière de la préparation aux pandémies.
Le renforcement de la confiance du public devrait donc bénéficier de la même priorité que le renforcement des laboratoires, des systèmes de surveillance et des centres d’intervention d’urgence. Les investissements dans l’éducation aux médias, l’engagement communautaire, des dirigeants locaux inspirant confiance, une gouvernance transparente et une communication publique fondée sur des données probantes peuvent réduire considérablement l’impact des fausses informations lors des urgences sanitaires.
Conclusion
L’histoire du virus Ebola et l’expérience de la COVID-19 montrent que les pandémies ne sont pas uniquement déterminées par des facteurs biologiques. Elles sont également influencées par l’information — et par la confiance.
Les fausses informations peuvent se propager plus rapidement que les virus, transformant la peur en violence, affaiblissant la confiance du public et compromettant les interventions vitales. Parallèlement, les échecs historiques, l’accès inégal aux ressources de santé et les pratiques contraires à l’éthique observées dans certaines parties du système de santé mondial ont contribué à un scepticisme du public qu’il ne saurait être simplement écarté. Pour rétablir la confiance, il faut donc allier transparence, responsabilité et accès équitable aux soins de santé à une communication efficace.
En Afrique, où de nombreux systèmes de santé fonctionnent déjà dans des conditions très difficiles, la désinformation accentue les vulnérabilités et menace tous les aspects de la sécurité humaine. Protéger des vies lors de futures pandémies nécessitera donc davantage que des vaccins, des médicaments et du personnel de santé. Cela exigera une communication fiable, des institutions publiques plus solides, une coopération mondiale équitable, des soins de santé fondés sur des données scientifiques — y compris la médecine traditionnelle validée, le cas échéant — ainsi que des efforts soutenus pour garantir que les informations exactes se diffusent plus rapidement et plus loin que les rumeurs dangereuses.
Références
Centres africains de contrôle et de prévention des maladies. (2022). Demande et taux de vaccination contre la COVID-19 en Afrique.
BBC Verify. (2026). La désinformation alimente les attaques pendant l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo.
International Medical Corps. (2026). Lutter contre la désinformation lors de l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo.
Programme des Nations unies pour le développement. (1994). Rapport sur le développement humain 1994 : Les nouvelles dimensions de la sécurité humaine.
Organisation mondiale de la Santé. (2020). Gérer l’infodémie liée à la COVID-19 : promouvoir des comportements sains et limiter les effets néfastes de la mésinformation et de la désinformation.
Organisation mondiale de la Santé. (2024). Maladie à virus Ebola : fiche d’information.




























