Introduction
Pour de nombreux Africains de l’Ouest, franchir une frontière fait partie du quotidien. Les commerçants se déplacent d’un marché à l’autre, les familles restent en contact d’un État voisin à l’autre, et les travailleurs se déplacent à la recherche d’un revenu. Ces déplacements quotidiens constituent l’un des avantages les plus évidents de l’intégration régionale. Ils font toutefois l’objet de pressions croissantes en matière de sécurité.
Le11 juin 2026, le Service de l’immigration du Ghana a averti que des réseaux criminels abusaient du système de libre circulation de la CEDEAO à des fins de migration irrégulière, de traite des enfants, de cyberfraude, de mendicité organisée dans les rues et d’autres délits (Service de l’immigration du Ghana [GIS], 2026). Cet avertissement doit être pris au sérieux. Il ne doit toutefois pas servir de prétexte pour considérer chaque voyageur étranger comme un suspect. Une suspicion généralisée risque de pénaliser les migrants en situation régulière, tandis que les organisateurs, les financiers et les recruteurs restent dans l’ombre.
Un droit, et non pas une foire d’empoigne
La libre circulation au sein de la CEDEAO est parfois décrite comme une politique de frontières ouvertes, mais cette description est trompeuse. Le protocole de 1979 confère aux citoyens de la Communauté le droit d’entrer, de résider et de s’établir dans les États membres. Pour un séjour sans visa d’une durée maximale de 90 jours, un voyageur doit être muni d’un titre de voyage valide et passer par un point d’entrée officiel. Les États membres peuvent également refuser l’entrée aux personnes dont l’admission est interdite en vertu de leur législation nationale.
Le véritable problème ne réside donc pas dans le droit de circuler, mais dans la gestion inégale du système. Une personne peut entrer légalement au Ghana et être ensuite emmenée dans une maison où ses documents sont saisis, où sa liberté de mouvement est restreinte ou où on la contraint à commettre des fraudes en ligne. Une autre personne peut être acheminée par une voie non officielle par un passeur. Une troisième peut être un véritable commerçant dont les papiers sont en règle. Ces situations exigent des réponses différentes, même lorsque les personnes concernées partagent la même nationalité.
C’est le réseau qui constitue la menace
Une opération policière menée à Accra en octobre 2025 illustre pourquoi cette distinction est importante. Les autorités ont secouru 57 ressortissants nigérians, âgés de 18 à 26 ans, à qui l’on aurait promis des emplois et d’autres opportunités au Ghana. La police a indiqué qu’ils avaient ensuite été contraints de se livrer à des escroqueries sentimentales en ligne. Cinq organisateurs présumés ont été arrêtés, et des dizaines d’ordinateurs portables et de téléphones ont été saisis (Acquah, 2025). Les personnes appréhendées lors de cette opération ne formaient pas un simple groupe de « cybercriminels étrangers ». Certains étaient des organisateurs présumés ; d’autres étaient de jeunes victimes de traite.
La même prudence s’impose lorsqu’il est question de trafic illicite de migrants et de traite des êtres humains. Le trafic illicite de migrants implique généralement le versement d’une somme d’argent pour aider une personne à franchir illégalement une frontière. La traite des êtres humains est axée sur l’exploitation et peut se produire avec ou sans franchissement d’une frontière internationale. Un trajet de passage clandestin peut également se transformer en traite lorsque la personne est menacée, séquestrée ou contrainte de travailler (Office des Nations unies contre la drogue et le crime [ONUDC], 2025). Lorsque les autorités confondent ces infractions, les victimes risquent d’être poursuivies tandis que ceux qui les exploitent échappent à toute sanction.
Le débat public doit également faire preuve de mesure. Le recensement de 2021 au Ghana a révélé que les non-Ghanéens représentaient environ 1 % de la population, et que 92 % de ce groupe étaient des ressortissants de la CEDEAO. Quelques cas graves peuvent mettre en évidence une faille dans la sécurité, mais ils ne doivent pas servir à caractériser l’ensemble d’une population bien plus vaste composée de commerçants, d’étudiants, de travailleurs et de familles qui se déplacent en toute légalité.
Là où le système présente des défaillances
Le processus commence souvent loin d’un poste-frontière. Un recruteur peut proposer un emploi par l’intermédiaire d’un ami, d’un proche ou d’un message sur les réseaux sociaux. Le voyageur peut être en possession de documents authentiques et répondre correctement aux questions d’usage, car l’emploi promis semble encore réel. Au moment où la supercherie devient évidente, la personne se trouve peut-être déjà dans une autre ville, logeant dans un logement choisi par le recruteur et endettée pour ses frais de transport, de nourriture ou de formation.
Les transports et l’hébergement constituent donc des éléments importants du dispositif de sécurité. Les chauffeurs, les agents de billetterie, les propriétaires et les hôteliers peuvent remarquer des arrivées répétées de groupes, des jeunes qui ne connaissent pas leur destination, une personne en possession de plusieurs passeports ou des occupants qui ne sont que rarement autorisés à sortir. Ces indices ne constituent pas en soi la preuve d’un délit. Ils justifient toutefois qu’il existe un moyen sûr d’alerter les autorités sans exposer une victime potentielle à un danger accru.
La piste financière et numérique peut s’avérer encore plus utile que l’itinéraire de voyage. Les frais de recrutement, les virements via des applications mobiles, les loyers, les enregistrements de cartes SIM, les achats d’appareils et les comptes en ligne peuvent relier un recruteur dans un pays à un organisateur dans un autre. Si les agences se contentent d’examiner le franchissement de la frontière, elles risquent de passer à côté du réseau qui a rendu ce voyage possible et des personnes qui continuent d’en tirer profit après l’arrivée du voyageur.
Lorsque l’application de la loi prend une ampleur excessive
Les contrôles de masse et les rafles fondées sur la nationalité peuvent donner l’impression que des mesures sont prises, mais ils n’apportent souvent que de maigres résultats en matière de sécurité. Ils concentrent l’attention sur les personnes les plus visibles plutôt que sur les organisateurs les plus discrets. Ils peuvent également dissuader les migrants et les habitants des zones frontalières de signaler les recruteurs, les transporteurs corrompus, les employeurs abusifs ou les maisons suspectes. Dès lors que les communautés craignent que tout contact avec les autorités puisse entraîner une détention ou une expulsion, des informations précieuses sont perdues.
Il existe un autre danger. Si une victime de la traite est d’abord traitée comme un contrevenant à la législation sur l’immigration, les signes d’exploitation risquent de passer inaperçus. Les agents ont besoin de temps, d’interprètes et d’un personnel d’accompagnement formé pour demander ce qui avait été promis, qui a organisé le voyage, qui contrôle les documents de la personne, si celle-ci peut partir librement et qui reçoit l’argent. Les enfants nécessitent une protection spécifique. Il ne s’agit pas là de préoccupations secondaires. Ce sont des étapes fondamentales pour identifier les véritables auteurs de ces crimes.
La confiance en tant qu’atout en matière de sécurité
Les migrants et les habitants des zones frontalières sont souvent les premiers à avoir vent d’un faux recruteur, d’un trajet suspect ou d’une maison où des jeunes sont retenus. Leurs informations peuvent aider les agents à intervenir rapidement. Cette coopération repose sur la confiance. Un témoin qui craint d’être harcelé, de devoir s’acquitter d’une somme non officielle ou d’être immédiatement placé en détention sera moins enclin à signaler ce qu’il sait.
Le Ghana peut renforcer la sécurité en mettant en place des canaux de signalement confidentiels, des procédures de plainte claires et un délai limité pendant lequel les victimes et témoins potentiels peuvent demander de l’aide avant que leur situation en matière d’immigration ne soit examinée. L’organisation de réunions communautaires dans les langues parlées le long des itinéraires frontaliers aiderait également les personnes à comprendre à la fois leurs droits et les signes de la traite des êtres humains. Un traitement humain ne va pas à l’encontre de la collecte de renseignements ; il augmente au contraire les chances d’obtenir des renseignements utiles.
Recommandations
- Suivez la piste de l’argent et celle des organisateurs. Les enquêteurs doivent remonter la piste des messages de recrutement, des paiements liés au transport, des biens immobiliers loués, des cartes SIM, des comptes bancaires et des comptes de paiement mobile, des appareils électroniques ainsi que des mouvements des produits du crime. L’objectif doit être d’identifier les personnes qui planifient, financent et tirent profit de ce crime, et non pas simplement celles qu’il est le plus facile d’arrêter.
- Vérifiez s’il y a eu traite des êtres humains avant de prononcer des poursuites pour des infractions liées à l’immigration. Une personne en situation irrégulière peut néanmoins être une victime ou un témoin clé. Le Ghana a besoin d’une procédure cohérente, mise en œuvre sur le terrain, permettant de distinguer les organisateurs, les participants volontaires, les victimes et les enfants. Un accompagnement juridique précoce, des services d’interprétation et un soutien social peuvent améliorer à la fois la protection des personnes concernées et les poursuites judiciaires.
- Partager des informations au-delà des frontières, en respectant les garanties nécessaires. Le protocole de la CEDEAO invite déjà les États membres à échanger les informations ayant une incidence sur sa mise en œuvre. Des vérifications plus rapides des documents de voyage, des signalements de personnes disparues, des recruteurs recherchés et des numéros de téléphone récurrents pourraient combler d’importantes lacunes. Toute base de données régionale doit toutefois être assortie de règles d’accès claires, de procédures de rectification, de délais et d’un contrôle indépendant. Un signalement erroné ne devrait pas suivre une personne innocente à travers toute l’Afrique de l’Ouest.
- Collaborez avec les personnes qui détectent les signes avant-coureurs en premier. Les syndicats des transports, les collectivités frontalières, les associations de migrants, les propriétaires, les établissements scolaires et les employeurs peuvent être les premiers à constater des déplacements en groupe, de fausses promesses d’emploi, la confiscation de documents ou des logements surpeuplés, avant même qu’une agence nationale ne s’en aperçoive. Il est essentiel de disposer de canaux de signalement sécurisés. Les témoins doivent pouvoir partager des informations sans s’exposer automatiquement à une détention ou à une expulsion.
- Mesurez les résultats, pas les chiffres globaux. Le succès doit se mesurer au nombre d’organisateurs poursuivis, d’avoirs d’origine criminelle récupérés, de victimes réintégrées en toute sécurité, d’enfants renvoyés à l’école et de voyageurs en règle pris en charge plus efficacement. Les chiffres élevés d’arrestations peuvent attirer l’attention, mais ils ne prouvent pas qu’un réseau ait été démantelé.
Le plan stratégique 2023-2029 du Service de l’immigration du Ghana établit déjà un lien entre la gestion des frontières, la prévention de la criminalité transnationale et le contrôle équitable des migrations. Il reconnaît également que la gouvernance des migrations nécessite une coopération entre les agences et les partenaires extérieurs. Il s’agit désormais de traduire ces principes en pratiques quotidiennes aux postes-frontières, dans les gares, dans les quartiers et devant les tribunaux.
Conclusion
La libre circulation et la sécurité nationale ne s’opposent pas. Des voies légales correctement gérées permettent de constituer des registres, de procéder à des contrôles de documents et offrent aux voyageurs des points de contact clairs avec l’État. Une application stricte ou imprévisible de la loi peut avoir l’effet inverse, en poussant les personnes vers des voies informelles et en rendant les communautés moins disposées à coopérer.
Le Ghana n’a pas à choisir entre l’intégration régionale et la sécurité publique. Il a besoin d’une sécurité suffisamment ciblée pour protéger les deux. Cela implique de laisser la porte ouverte aux déplacements légaux en Afrique de l’Ouest tout en réduisant l’espace dans lequel opèrent les recruteurs, les trafiquants et les groupes de cybercriminalité. La meilleure frontière n’est pas celle qui considère tout le monde comme une menace. C’est celle qui facilite les déplacements courants et complique la tâche du crime organisé.
Références
Acquah, E. (23 octobre 2025). La police ghanéenne a secouru 57 Nigérians dans le cadre d’une opération de lutte contre la traite des êtres humains et la cybercriminalité. Associated Press. https://apnews.com/article/ghana-online-romance-scam-human-trafficking-cybercrime-b4d2f1a70c0031fb87b6d575efb55e84
Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. (1979). Protocole A/P.1/5/79 relatif à la libre circulation des personnes, au séjour et à l’établissement. https://ecowas.int/wp-content/uploads/2024/08/PROTOCOL-RELATING-TO-FREE-MOVEMENT-OF-PERSONS.pdf
Service de l’immigration du Ghana. (2023). Plan stratégique 2023-2029 du Service de l’immigration du Ghana. https://gis.gov.gh/wp-content/uploads/2024/02/GIS-STRATEGIC-PLAN-2023-2029.pdf
Service de l’immigration du Ghana. (11 juin 2026). Le GIS met en garde contre des abus dans la mise en œuvre du protocole de libre circulation de la CEDEAO. https://gis.gov.gh/6299-2/
Service statistique du Ghana. (2021). Recensement de la population et du logement de 2021 : caractéristiques générales — Personnes non ghanéennes, par pays et par région de résidence.
Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. (octobre 2025). Ce ne sont pas les mêmes délits : comprendre la différence entre la traite des êtres humains et le trafic de migrants. https://www.unodc.org/unodc/en/frontpage/2025/October/not-the-same-crime_-understanding-the-difference-between-human-trafficking-and-migrant-smuggling.html




























