Introduction : La guerre sans uniforme
Dans l’imaginaire stratégique traditionnel, la guerre est un choc d’acier et de poudre, de chars d’assaut traversant les frontières et de soldats portant des uniformes distincts. Cependant, la menace la plus omniprésente pour la souveraineté des États du XXIe siècle ne se manifeste pas par un coup de clairon. Elle se manifeste par des chuchotements, des conversations cryptées et des griefs sociétaux exploités. Il s’agit de la guerre non conventionnelle.
Bien que ce terme soit souvent confondu avec celui de « guérilla », il s’agit de deux concepts distincts. La guérilla se réfère spécifiquement aux tactiques –raids, embuscades et manœuvres d’infiltration – utilisées par une petite force contre une grande force conventionnelle. La guerre non conventionnelle, quant à elle, est le cadre stratégique général dans lequel une puissance extérieure (le commanditaire) soutient un mouvement local (le substitut) pour atteindre un objectif politique. Aujourd’hui, la guerre non conventionnelle est devenue le principal moyen d’exercer une influence étrangère malveillante, ce qui permet aux adversaires de déstabiliser un pays de l’intérieur tout en maintenant un « déni plausible ».
L’anatomie de l’ombre : acteurs et opérations
Pour comprendre les mécanismes de l’UW, nous devons identifier les trois principaux acteurs :
- Le commanditaire : Un État-nation extérieur – des puissances traditionnelles comme les États-Unis, la Russie ou la Chine – qui fournit des fonds, des renseignements ou un soutien numérique.
- La Résistance : Composée des guérilleros (l’arme de combat), des clandestins (les dirigeants et les planificateurs secrets) et des auxiliaires (les civils qui assurent la logistique et l’alerte rapide).
- La cible : Le gouvernement établi ou la force d’occupation que le commanditaire cherche à affaiblir ou à remplacer.
Historiquement, l’Union européenne a été le « grand égalisateur ». Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Special Operations Executive (SOE) et l’Office of Strategic Services (OSS) des Alliés ont parrainé la Résistance française en utilisant des équipes de trois hommes, les « Jedburgh », pour coordonner les sabotages qui ont paralysé la logistique nazie avant le débarquement. Des décennies plus tard, en 2001 en Afghanistan, les forces spéciales américaines ont utilisé un modèle de guerre non conventionnelle « à démarrage rapide », en établissant des liens avec l’Alliance du Nord. Ces combattants locaux ont assuré la présence sur le terrain et la légitimité culturelle, tandis que le sponsor a fourni la puissance aérienne et les fonds nécessaires pour renverser le régime taliban en un temps record.
L’évolution numérique : L’influence étrangère de l’UW
À l’ère du numérique, le « champ de bataille » s’est déplacé des jungles montagneuses à l’espace d’information. Les opérations modernes de guerre non conventionnelle s’appuient désormais sur les médias sociaux et les « deepfakes » pilotés par l’IA pour accélérer la phase de « montée en puissance » d’une insurrection. Au lieu de faire passer des fusils en contrebande à travers les frontières physiques, les commanditaires font désormais passer en contrebande des récits polarisants. En exploitant les divisions politiques, ethniques ou économiques internes d’un pays, un acteur étranger peut créer une « insurrection numérique » qui paralyse la prise de décision d’un pays sans qu’un seul coup de feu cinétique ne soit tiré.
Recommandations politiques : Renforcer la résilience nationale
Pour contrer la menace des armes non conventionnelles, les États modernes doivent aller au-delà de la « défense des frontières » traditionnelle et adopter une attitude de résilience sociétale.
- Mandats élargis en matière de renseignement : Les États modernes doivent aller au-delà de la surveillance militaire et policière traditionnelle pour inclure la surveillance active de l’environnement informationnel. Les services de renseignement doivent être en mesure de détecter en temps réel la « cartographie narrative » étrangère et l’amplification par des robots. Détecter l’initiative d’un commanditaire étranger dans les forums numériques est aussi important que d’intercepter une cargaison d’armes.
- Sensibilisation des citoyens et « défense cognitive » : La résilience commence par l’individu. Les États devraient sensibiliser le public aux techniques d’UW par le biais de programmes nationaux d’alphabétisation. Les citoyens doivent apprendre à identifier les manœuvres d’influence étrangères et être encouragés à signaler les activités numériques coordonnées et non authentiques qui visent à inciter à la violence domestique.
- Résolution des griefs stratégiques : La guerre non conventionnelle ne réussit que s’il existe une « fissure » à exploiter. Les gouvernements doivent s’attaquer de manière proactive aux griefs socio-économiques – tels que la négligence régionale ou l’inégalité systémique – qui rendent certaines parties de la population susceptibles d’être recrutées par des étrangers. La bonne gouvernance est la protection ultime contre la subversion.
Conclusion
L’étude de la guerre non conventionnelle met en lumière les profondes difficultés auxquelles de nombreuses nations sont actuellement confrontées. Lorsqu’un État ne parvient pas à reconnaître une opération de guerre non conventionnelle à ses débuts, il est souvent contraint de délaisser le développement national et la prospérité économique au profit de la gestion de crise et de la survie. La tragédie d’une opération de guerre non conventionnelle réussie est qu’elle oblige un gouvernement à épuiser ses ressources pour maintenir la sécurité et la continuité contre sa propre population radicalisée, ce qui risque d’entraîner la perte de vies humaines, de biens et de la stabilité de la gouvernance. Pour protéger l’avenir de la souveraineté des États, nous devons cesser de considérer uniquement nos frontières physiques et commencer à nous intéresser à la force de nos liens sociétaux.
Références
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