Introduction
Le paysage ouest-africain, en matière de succession et de direction, évolue lentement et prend une tournure inquiétante. L’élection, le 6 août 2026, de l’ancien président du Bénin, Patrice Talon, à la présidence du Sénat nouvellement créé dans ce pays, représente bien plus qu’une simple évolution institutionnelle au Bénin. Il s’agit d’un événement susceptible d’avoir des implications importantes pour l’avenir de la démocratie en Afrique de l’Ouest.
Talon a été élu président du Sénat avec 24 voix sur les 25 exprimées, quelques mois seulement après avoir achevé deux mandats présidentiels et cédé la place à son ancien ministre des Finances, Romuald Wadagni. Il est intéressant de noter que M. Wadagni a remporté l’élection présidentielle d’avril 2026 avec 94,27 % des voix (Abatan, 2026).
Si Talon avait cherché à prolonger son mandat présidentiel, cela aurait posé problème. Bien que ce fait soit significatif, cette « stratégie de retour » a déjà été observée au Togo et en Côte d’Ivoire, ce qui renforce l’idée selon laquelle l’instabilité politique et une régression démocratique sont possibles.
L’Afrique de l’Ouest, en particulier les anciennes colonies françaises, est prise dans cet enchevêtrement où les coups d’État militaires et la faiblesse des institutions permettent aux anciens présidents de se maintenir au pouvoir. De toute évidence, ce qui s’est passé au Bénin, bien que formellement conforme à la Constitution, a affaibli la concurrence politique, a conduit à une manipulation des règles institutionnelles et semble concentrer le pouvoir politique autour des dirigeants en place et des partis au pouvoir (Arthur, 2025).
Les exemples de la Côte d’Ivoire et du Togo
Les événements récents en Côte d’Ivoire et au Togo constituent des éléments de contexte importants pour le débat actuel. En octobre 2025, le président Alassane Ouattara a remporté un quatrième mandat présidentiel avec 89,77 % des voix. Les principales figures de l’opposition, notamment l’ancien président Laurent Gbagbo et l’ancien dirigeant du Crédit Suisse Tidjane Thiam, ont été exclues de la course à la présidence. L’élection s’est donc déroulée dans un contexte où la concurrence significative de l’opposition était fortement restreinte (Associated Press, 2025 ; Reuters, 2025).
Au Togo, Faure n’a jamais véritablement quitté ses fonctions, mais il a profondément transformé le système constitutionnel, passant d’un modèle présidentiel à un modèle parlementaire. La présidence est devenue essentiellement honorifique, tandis que la nouvelle fonction de président du Conseil des ministres est devenue le centre du pouvoir exécutif, poste que Faure a pris en mai 2025. En vertu de l’article 50 de la nouvelle Constitution, le président du Conseil est le chef du gouvernement, préside le Conseil des ministres et commande les forces armées et les services de sécurité. En outre, il définit la politique nationale, conduit la politique étrangère et exerce d’importants pouvoirs en matière de nominations et de réglementation.
Pourquoi il est important de disposer d’institutions solides et de limiter la durée du mandat présidentiel
La limitation de la durée du mandat présidentiel revêt une grande importance, tout comme, à plus forte raison, les institutions qui garantissent le bon fonctionnement de l’État. La limitation du nombre de mandats présidentiels ne se résume pas à de simples dispositions constitutionnelles. Elle crée des opportunités institutionnelles pour le renouvellement des dirigeants, réduit les incitations pour les titulaires à manipuler le système politique et accroît les chances d’une alternance politique pacifique (Cassani, 2021 ; Reyntjens, 2020).
L’alternance politique est nettement plus probable lorsque les présidents sortants ne se représentent pas aux élections. Cheeseman (2010), par exemple, a constaté que les partis d’opposition ont nettement plus de chances de remporter les élections lorsqu’un président sortant ne figure pas sur le bulletin de vote. Les exemples du Ghana en 2000, 2009 et 2024 viennent étayer ce point de vue. Lorsqu’un président sortant conserve une position dominante sur la scène politique pendant une longue période, le système politique peut devenir de plus en plus personnalisé. Le parti au pouvoir s’identifie alors à son dirigeant, les institutions de l’État s’entremêlent de plus en plus avec le réseau politique au pouvoir, et la concurrence politique devient progressivement asymétrique. Lorsque cela se produit, la démocratie peut survivre sur le plan formel tout en perdant progressivement de sa compétitivité sur le fond.
Le défi de la démocratie en Afrique de l’Ouest
La CEDEAO et l’ensemble de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest sont confrontées à un défi démocratique majeur. D’une part, l’Alliance des États d’Afrique de l’Ouest s’est séparée et a formé une nouvelle union. Aucune mesure concrète n’a été prise pour inverser cette tendance. Les pays de la CEDEAO continuent de collaborer avec eux. Leurs citoyens franchissent les frontières sans obligation de visa. Les protocoles de la CEDEAO s’appliquent toujours à eux, tandis que leurs ports sont utilisés à des fins commerciales. La légitimité démocratique s’affaiblit face à des gouvernements qui ne répondent pas aux attentes, à la corruption, à l’enracinement politique et au sentiment d’avoir des droits acquis. Les jeunes, en particulier, souhaitent des mesures favorisant le développement et se demandent si les élections permettent d’aboutir à ce résultat. M. Traoré, du Burkina Faso, suscite une admiration croissante à travers l’Afrique et représente une alternative clairement dangereuse pour les jeunes insatisfaits des gouvernements civils.
Opalo (2024) a fait valoir que les récents coups d’État en Afrique ne devaient donc pas être interprétés simplement comme la preuve d’un engouement populaire pour le régime militaire. Ils reflètent plutôt des défaillances plus profondes des institutions politiques et des systèmes électoraux, notamment l’incapacité des gouvernements à améliorer les conditions de vie matérielles des citoyens. Dans le même temps, le mécontentement de la population à l’égard de la politique civile peut créer un terrain propice à une intervention militaire.
Ces actions sapent l’autorité de la CEDEAO ainsi que sa légitimité globale à long terme en matière de démocratie, de paix et de sécurité. Elles pourraient entraîner une instabilité, les citoyens partant en grand nombre à la recherche de la paix. La CEDEAO doit s’opposer aux coups d’État sans pour autant se poser en défenseur des gouvernements au seul motif qu’ils jouissent d’une légitimité électorale formelle.
Sinon, la région risque de créer une contradiction dangereuse. Les gouvernements militaires sont condamnés pour avoir renversé des gouvernements élus, tandis que ces derniers sont tolérés lorsqu’ils affaiblissent progressivement les conditions nécessaires à une véritable concurrence démocratique.
Cette contradiction peut, à terme, porter atteinte à la légitimité même de la gouvernance démocratique.
Enseignements pour l’Afrique de l’Ouest
L’expérience du Bénin, marquée par la présidence du Sénat assurée par Talon, ne justifie ni réjouissances ni condamnations. Elle exige plutôt de la CEDEAO qu’elle fasse preuve d’une vigilance particulière et qu’elle suive de près les événements qui s’y déroulent. Parmi les enseignements tirés de la présidence du Sénat assurée par Talon, on peut citer les suivants :
- La limitation des mandats est nécessaire, mais insuffisante. Elle reste un garde-fou essentiel contre l’autocratie. Toutefois, elle n’est efficace que si elle s’accompagne d’une véritable concurrence politique et d’une indépendance institutionnelle (Reyntjens, 2020 ; Tull & Simons, 2017).
- La succession politique ou à la tête de l’État ne doit pas se limiter à un simple changement de personne. Le passage de Talon à Wadagni marque une succession présidentielle. La véritable question est de savoir s’il s’agit d’une véritable alternance politique.
- Les anciens présidents ne devraient pas devenir des figures politiques permanentes. Les anciens dirigeants peuvent contribuer à la vie nationale. Mais les institutions démocratiques doivent empêcher l’émergence de systèmes informels dans lesquels les anciens présidents conservent une influence décisive sur leurs successeurs.
- Une réforme constitutionnelle nécessite un large consensus. L’architecture constitutionnelle devrait renforcer les institutions plutôt que de protéger les responsables politiques en place.
5. La CEDEAO doit défendre les fondements de la démocratie. Elle devrait s’opposer tant aux coups d’État militaires qu’aux pratiques civiles qui affaiblissent progressivement la concurrence démocratique. Le choix ne devrait pas se résumer à une opposition entre autoritarisme militaire et autoritarisme électoral. Les Africains de l’Ouest méritent une véritable démocratie constitutionnelle.
Conclusion
L’expérience de la Côte d’Ivoire et du Togo met en évidence les dangers liés à l’affaiblissement du principe de l’alternance présidentielle. Ce qu’a fait le Bénin constitue un test pour les efforts déployés par la CEDEAO en vue d’approfondir la démocratie. La démocratie ne se résume pas à la manière dont les présidents accèdent au pouvoir. Elle consiste à savoir s’ils peuvent quitter leurs fonctions — et si le pouvoir politique passe véritablement entre d’autres mains.
La Côte d’Ivoire et le Togo ont mis en évidence les dangers liés à la prolongation du mandat présidentiel. Le Bénin pose désormais un nouveau défi à l’Afrique de l’Ouest : un président peut-il quitter le palais présidentiel et céder véritablement le pouvoir ? La réponse déterminera si la présidence du Sénat de Patrice Talon deviendra un exemple d’institutionnalisation démocratique réussie — ou l’illustration d’une nouvelle forme de continuité politique. La CEDEAO et les institutions ouest-africaines doivent se prononcer.
Références
Abatan, J. E. (6 mai 2026). Le Bénin confie à Romuald Wadagni une mission de croissance et un défi démocratique. Institut d’études sur la sécurité.
Abebe, A. K. (2024). La (illégitimité) des révisions constitutionnelles en Afrique et le recul démocratique. Asian Journal of Comparative Law. https://doi.org/10.1017/asjcl.2024.26
Africanews. (6 août 2026). Talon fait son retour sur le devant de la scène politique en tant que premier président du Sénat du Bénin.
Arthur, P. (2025). Lutter contre la vague de recul démocratique et la crise de la démocratie en Afrique de l’Ouest. Insight on Africa, 17(2), 213–234. https://doi.org/10.1177/09750878241312188
Associated Press. (25 octobre 2025). Le président sortant de la Côte d’Ivoire, Ouattara, brigue un quatrième mandat controversé.
Associated Press. (14 avril 2026). Le ministre des Finances du Bénin, Romuald Wadagni, a été élu président à une large majorité.
Campion, S., & Jegab, A. M. (2023). Les organismes africains de gestion électorale à l’ère du recul démocratique. South African Journal of International Affairs, 30(3), 375–394. https://doi.org/10.1080/10220461.2023.2274852
Cassani, A. (2021). Autocratisation par la manipulation des limites de mandats en Afrique subsaharienne. Africa Spectrum, 56(3), 231–252. https://doi.org/10.1177/0002039720964218
Cheeseman, N. (2010). Les élections africaines, vecteurs de changement. Journal of Democracy, 21(4), p. 139-153.
Opalo, K. O. (2024). La vérité sur les coups d’État en Afrique. Journal of Democracy, 35(2), p. 93-107.
Reuters. (15 octobre 2025). Des candidats se présentent aux élections en Côte d’Ivoire alors qu’Alassane Ouattara brigue un quatrième mandat.
Reuters. (2026). Le président béninois Wadagni prend ses fonctions et s’engage à améliorer le niveau de vie et la sécurité.
Reyntjens, F. (2020). Respect et contournement des limites du mandat présidentiel en Afrique subsaharienne : une étude comparative. African Affairs, 119(475), 275–295. https://doi.org/10.1093/afraf/adz029



























