Introduction
Le Ghana est souvent présenté comme un modèle de stabilité démocratique dans une région d’Afrique de l’Ouest de plus en plus en proie aux coups d’État, à l’insurrection djihadiste et aux violences intercommunautaires. Pourtant, la persistance du conflit de Bawku dans la région du Haut-Est, ainsi que la résurgence récurrente de conflits liés à la chefferie, à la propriété foncière et aux tensions ethniques ailleurs dans le pays, soulèvent une question dérangeante pour les décideurs politiques : le Ghana dispose-t-il réellement d’un mécanisme d’alerte précoce capable de transformer les renseignements en actions préventives, ou se contente-t-il d’un appareil sophistiqué permettant d’observer la violence au fur et à mesure qu’elle se déroule ?
L’architecture des systèmes d’alerte précoce
L’infrastructure officielle de paix du Ghana s’articule autour du Conseil national de la paix (NPC), un organisme statutaire indépendant créé en vertu de la loi de 2011 sur le Conseil national de la paix (loi n° 818), qui est devenu opérationnel cette même année et a remplacé l’ancien système des Conseils de sécurité nationaux, régionaux et de district, lesquels géraient les conflits par l’intermédiaire de comités consultatifs régionaux et de district ad hoc chargés de la paix (Conseil national de la paix, 2011, s.d.). L’objectif du Conseil, tel qu’énoncé dans la loi n° 818, est de faciliter la mise en place de mécanismes de prévention, de gestion et de résolution des conflits, ainsi que d’instaurer une paix durable ; il est structuré autour d’un conseil d’administration national composé de treize membres, ainsi que de conseils de paix régionaux et de district qui étendent son champ d’action aux communautés locales (Conseil national de la paix, 2011).
Sur le plan opérationnel, la fonction d’alerte précoce est coordonnée par le Centre national de coordination du mécanisme d’alerte précoce et d’intervention (NCCRM), qui collabore avec les Conseils régionaux pour la paix afin de former les Comités locaux pour la paix à l’analyse des conflits et aux techniques d’intervention rapide dans les districts désignés comme zones sensibles (Coginta, 2024). Cette architecture a été renforcée par des programmes financés par des bailleurs de fonds : le projet PEACE PROTECT, financé par l’Union européenne, a formé le personnel des Conseils régionaux pour la paix dans les cinq régions frontalières du nord du Ghana à la collecte de renseignements et à l’intervention au niveau local, tandis que le gouvernement danois, par l’intermédiaire du Programme des Nations Unies pour le développement, a financé un projet intitulé « Prévention de l’extrémisme violent dans le Corridor atlantique », qui a formé les autorités traditionnelles, les jeunes et les groupes de femmes du district de Saboba à l’identification et à l’analyse des risques de conflit (Coginta, 2024 ; Ghana News Agency, 2023). Une autre initiative soutenue par le PNUD a permis de doter le Comité communautaire de paix de Sapeliga, dans le district de Bawku-Ouest, de plus de 300 membres formés issus des comités locaux de paix et des groupes de surveillance composés de jeunes, à qui l’on attribue l’arrestation de suspects transfrontaliers et l’amélioration du partage d’informations avec les autorités burkinabées (Programme des Nations Unies pour le développement, 2025).
L’affaire Bawku
Le fossé entre l’alerte précoce et l’action précoce est particulièrement bien illustré par le conflit autour de la chefferie de Bawku, qui couve depuis la création, à l’époque coloniale, de la commission Opoku-Afari en 1958 et qui a donné lieu à des violences persistantes et meurtrières depuis fin 2021. En août 2023, le maire de Bawku estimait le nombre de morts à près de deux cents depuis novembre 2021, un chiffre qui, comme l’a lui-même souligné ce responsable, dépassait les registres de la police ; de même, une évaluation politique réalisée en 2024 par l’Institut Clingendael a fait état de plusieurs centaines de décès liés au conflit sur la période 2021-2024 (News Ghana, 2025). Malgré une couverture dense de la zone par les systèmes d’alerte précoce de la société civile et des bailleurs de fonds, via le WANEP, le NPC et les comités locaux de paix soutenus par le PNUD, la violence a continué de s’intensifier : en février 2025, des hommes armés ont tendu une embuscade à deux bus civils à Bazua malgré une escorte militaire (Modern Ghana, 2025), et en juillet 2025, un chef de Kusasi a été tué et des hommes armés ont abattu deux élèves au lycée de Nalerigu (iWatch Africa, 2025 ; Graphic Online, 2026).
La réponse de l’État s’est avérée très largement réactive plutôt qu’anticipative : des couvre-feux du crépuscule à l’aube imposés et renouvelés à plusieurs reprises par décret, des interdictions d’armes et des redéploiements de troupes, le dernier en date étant le renouvellement du couvre-feu à partir de novembre 2025, suite aux recommandations du Conseil de sécurité nationale (News Ghana, 2025). Des enquêtes journalistiques ont également mis en évidence une défaillance plus préoccupante : un détournement inexpliqué, en 2024, de munitions des Forces armées ghanéennes vers les stocks de la Sécurité nationale, qui fait actuellement l’objet d’une enquête menée par le Secrétariat à la sécurité nationale, parallèlement à seize affaires non résolues de saisies et de détournements importants d’armes à feu pour lesquelles le bureau du procureur général et le ministère de l’Intérieur n’ont pas répondu aux demandes d’accès à l’information (iWatch Africa, 2025).
La médiation a plutôt été confiée à l’autorité traditionnelle : l’Asantehene, Otumfuo Osei Tutu II, a présidé des séances de médiation officielles de 2023 à 2025 et a présenté son rapport de synthèse ainsi que ses recommandations au président Mahama en décembre 2025 (AllAfrica, 2025).
Faiblesses structurelles
Trois faiblesses structurelles reviennent systématiquement dans les évaluations du système d’alerte précoce du Ghana. Premièrement, la fragmentation institutionnelle : le NPC, le NCCRM, le système national d’alerte précoce du WANEP, les conseils régionaux de sécurité et les services de police ghanéens disposent chacun d’une vision partielle et mal intégrée des risques émergents, sans qu’il n’existe de circuit unique et harmonisé permettant de passer de l’alerte précoce à l’action et d’alimenter de manière décisive le Conseil national de sécurité (Coginta, 2024 ; Agence de presse du Ghana, 2024). Deuxièmement, une culture institutionnelle privilégiant la médiation : comme la NPC est explicitement constituée en tant que médiateur plutôt qu’en tant qu’organe chargé de faire respecter la loi, et que ses délibérations sont délibérément tenues à l’écart du domaine public afin de préserver la confiance entre les parties en conflit, ses alertes ne déclenchent pas automatiquement une réponse sécuritaire, laissant cette décision aux acteurs du secteur politique et de la sécurité, dont les motivations sont indépendantes (Ghana News Agency, 2024). Troisièmement, les ressources et la portée : l’architecture locale de la paix dépend fortement de projets de donateurs à durée limitée, tels que le programme PEACE PROTECT de l’UE et le programme « Atlantic Corridor » du Danemark et du PNUD, ce qui soulève des inquiétudes quant à la pérennité une fois les cycles de financement externes terminés (Coginta, 2024 ; Agence de presse du Ghana, 2023).
Implications politiques
L’affaire de Bawku montre que le principal défi du Ghana en matière de prévention des conflits n’a pas résidé dans un manque d’informations d’alerte précoce, mais dans la volonté institutionnelle et la coordination interinstitutionnelle nécessaires pour agir en conséquence. Un mécanisme adapté à cet objectif nécessiterait, au minimum, une cellule de fusion prévue par la loi reliant directement l’analyse des conflits effectuée par le NPC et le NCCRM aux cycles décisionnels du Conseil national de sécurité, des lignes budgétaires nationales réservées aux Conseils de paix régionaux et de district afin de réduire la dépendance vis-à-vis des bailleurs de fonds, ainsi qu’un mécanisme d’audit indépendant pour les transferts de matériel militaire et de munitions relevant de la Sécurité nationale, compte tenu des allégations non élucidées de détournement de munitions datant de 2024. En l’absence de telles réformes, l’architecture d’alerte précoce du Ghana risque de rester, dans la pratique, un simple système d’observation précoce.
Références
AllAfrica. (12 décembre 2025). Ghana : l’instabilité politique en Afrique de l’Ouest rend le Ghana vulnérable, met en garde le président Mahama. https://allafrica.com/stories/202512120400.html
Coginta. (2 septembre 2024). Ghana : Coginta soutient le mécanisme d’alerte précoce et d’intervention rapide du Conseil national pour la paix. https://coginta.org/en/ghana-coginta-soutient-le-mecanisme-dalerte-precoce-et-de-reponse-rapide-du-conseil-national-pour-la-paix/
Agence de presse du Ghana. (11 décembre 2023). Le Conseil de la paix forme les parties prenantes à l’alerte précoce et à l’intervention. https://gna.org.gh/2023/12/peace-council-trains-stakeholders-on-early-warning-response/
Agence de presse du Ghana. (27 juillet 2024). À la défense du Conseil national de la paix. https://gna.org.gh/2024/07/in-defence-of-the-national-peace-council/
Graphic Online. (14 janvier 2026). L’Upper East en 2025 : une année marquée par des meurtres brutaux, des émeutes et des événements historiques. https://www.graphic.com.gh/news/general-news/ghana-news-upper-east-in-2025-a-year-of-brutal-murders-riots-historic-developments.html
iWatch Africa. (19 octobre 2025). La crise silencieuse du Ghana : Bawku, la contrebande et la guerre extrémiste chez le voisin. https://iwatchafrica.org/2025/10/ghanas-quiet-crisis-bawku-smuggling-and-the-extremist-war-next-door/
Modern Ghana. (13 février 2025). Conflit de Bawku : violences incontrôlées, défaillances en matière de sécurité et menace imminente pour la paix nationale. https://www.modernghana.com/news/1379312/bawku-conflict-unchecked-violence-security-failu.html
Conseil national pour la paix. (2011). Loi de 2011 relative au Conseil national pour la paix (loi n° 818). République du Ghana. https://www.peacecouncil.gov.gh/the-national-peace-council-act-2011/
Conseil national pour la paix. (s.d.). À propos de nous. https://www.peacecouncil.gov.gh/aboutus/
News Ghana. (25 novembre 2025). Le ministre de l’Intérieur prolonge le couvre-feu à Bawku suite à des recommandations en matière de sécurité. https://www.newsghana.com.gh/interior-minister-renews-bawku-curfew-following-security-advice/
Programme des Nations unies pour le développement. (2025). Le Comité communautaire pour la paix de Sapeliga coordonne les mesures de sécurité transfrontalières dans la région du Haut-Est du Ghana. PNUD Ghana. https://www.undp.org/ghana/press-releases/sapeliga-community-peace-committee-leads-cross-border-security-response-ghanas-upper-east-region




























