Introduction
La relation entre le changement climatique et les conflits violents est passée de l’hypothèse académique à la réalité empirique. Dans toute l’Afrique subsaharienne, où la vulnérabilité climatique est la plus forte et la résilience institutionnelle la plus faible, la convergence du stress environnemental, de la pénurie de ressources et des déplacements forcés déstabilise activement les communautés et alimente les cycles de violence. Il ne s’agit pas d’un scénario de risque futur. Les données, tirées de multiples sources faisant autorité, dressent le tableau d’un continent déjà en proie à des déplacements complexes et multi-causaux, que les cadres de sécurité ont toujours été lents à reconnaître et encore plus lents à traiter.
Cet article examine trois dynamiques interconnectées : premièrement, l’ampleur et le caractère des déplacements liés au climat en Afrique ; deuxièmement, les voies par lesquelles les populations déplacées deviennent des vecteurs d’insécurité ; et enfin, les cadres politiques nécessaires pour faire face à ce qui est de plus en plus une urgence sécuritaire et non plus seulement humanitaire.
L’ampleur des déplacements : Une crise continentale
Au milieu de l’année 2025, 117 millions de personnes dans le monde avaient été déplacées de force par la guerre, la violence et la persécution (HCR, 2025). Parmi elles, on estime à 45,7 millions le nombre de personnes africaines, ce qui représente environ 43 % du total mondial, dont 69 % ont été déplacées à l’intérieur de leurs propres frontières en tant que personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (Centre d’études stratégiques pour l’Afrique, 2026). Le continent abrite aujourd’hui la plus grande population de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays au monde.
L’ampleur de la crise reflète plus d’une décennie de facteurs aggravants. Le nombre de personnes déplacées en Afrique a triplé depuis 2015, atteignant 35,4 millions à la fin de 2024 (ISS Afrique, 2025). L’Afrique subsaharienne à elle seule a enregistré 38,8 millions de personnes déplacées à la fin de 2024, soit 46 % du total mondial (IDMC, 2025). Au cours de la dernière décennie, les catastrophes météorologiques ont provoqué environ 250 millions de déplacements internes dans le monde, soit environ 70 000 par jour, ou deux déplacements toutes les trois secondes (HCR, 2025).
Le Soudan est l’exemple le plus frappant d’un seul pays. Le conflit civil a chassé 14,4 millions de personnes de leur foyer, ce qui représente une augmentation annuelle de 14 %, dont 10,1 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, soit le plus grand nombre de personnes déplacées à l’intérieur d’un pays au niveau mondial (Centre d’études stratégiques pour l’Afrique, 2026). Dans le Sahel central, la situation est tout aussi désastreuse. En avril 2025, le Burkina Faso, le Mali et le Niger abritaient ensemble environ 5,9 millions de personnes déplacées et 2,1 millions de réfugiés et de demandeurs d’asile, soit une augmentation de 6 et 20 pour cent par rapport à l’année précédente (Centre de migration mixte, 2025). Le Burkina Faso à lui seul a déplacé près de 2,1 millions de personnes, soit environ 10 % de sa population totale (Centre de migration mixte, 2025).
Trois réfugiés ou personnes déplacées par un conflit sur quatre vivent actuellement dans des pays où l’exposition aux risques liés au climat est élevée, voire extrême. (HCR, 2025)
Le lien entre le climat et les conflits : Les voies de l’insécurité
Boeyink, Lichtenheld et leurs collègues ont appliqué le concept de « déplacement complexe » à des situations où des communautés sont forcées de fuir en raison de l’interaction entre le changement climatique, les catastrophes et les conflits. Ils ont noté que les résultats des déplacements sont « rarement le résultat de déclencheurs individuels isolés » (Tandfonline, 2025). En effet, les données confirment ce cadre théorique. Selon le HCR, 95 % de tous les déplacements liés à des conflits internes dans le monde se produisent dans des pays très vulnérables aux effets du changement climatique (HCR, 2022). En Afrique en particulier, huit des douze pays qui ont connu les plus grands déplacements liés aux catastrophes ont également connu des conflits armés simultanément (Africa Center for Strategic Studies, 2026).
Les liens entre le stress environnemental et l’insécurité sont multiples et se renforcent mutuellement. La concurrence pour les ressources est l’une des plus directes : à mesure que le changement climatique érode les terres agricoles et épuise les sources d’eau douce, les communautés pastorales et agricoles sont poussées à se rapprocher les unes des autres – une dynamique constamment documentée comme un moteur de la violence intercommunale, en particulier dans le bassin du lac Tchad et les zones agropastorales du Sahel (OIM, 2022). L’ampleur de cette crise écologique est frappante. Les trois quarts des terres africaines se détériorent actuellement et plus de la moitié des camps de réfugiés et de personnes déplacées du continent sont situés dans des zones soumises à un stress écologique sévère (HCR, 2025) – des conditions qui compriment directement l’accès des communautés à la nourriture, à l’eau et aux revenus, et qui augmentent encore le potentiel de conflit pour des ressources qui s’amenuisent.
Deuxièmement, la radicalisation des jeunes : dans certaines régions du Sahel, les communautés signalent que les pertes de moyens de subsistance liées au climat favorisent directement le recrutement des jeunes dans les groupes armés (HCR, 2025). Les déplacements à grande échelle des zones rurales vers les centres urbains, en partie dus à l’effondrement de l’agriculture, ont été identifiés comme un facteur augmentant l’offre de jeunes susceptibles d’être recrutés par des organisations criminelles et militantes (OIM, 2022). Cette dynamique dans laquelle la dégradation de l’environnement déplace d’abord les populations, puis les radicalise, représente l’une des dimensions les plus importantes de la crise sécuritaire du Sahel, mais aussi l’une des moins prises en compte.
Troisièmement, l’érosion de la gouvernance : les États qui gèrent les flux massifs de personnes déplacées sont confrontés à des contraintes de ressources, à des pressions de légitimité et à une concurrence ethno-politique accrue pour l’occupation des terres. Le HCR note que l’appel humanitaire de 2,1 milliards de dollars lancé par le Sahel central en 2025 n’a été financé qu’à hauteur de 19 %, tandis que son propre appel pour le Sahel, d’un montant de 409,7 millions de dollars, n’a été financé qu’à hauteur de 32 % (HCR, 2025). Les réponses sous-financées au déplacement accélèrent la fragilité de l’État et la fragilité de l’État, à son tour, crée un environnement permissif dans lequel les groupes armés prospèrent.
Le déficit de protection : les réfugiés, les personnes déplacées et le droit international
L’absence de cadre de protection juridique est peut-être la défaillance structurelle la plus importante dans la réponse aux déplacements climatiques. Les migrants climatiques déplacés par la dégradation de l’environnement, l’élévation du niveau de la mer, la sécheresse et la désertification ne sont pas reconnus par la Convention sur les réfugiés de 1951 ou son Protocole de 1967. Contrairement aux réfugiés de guerre, ils n’ont pas accès aux droits, aux services et aux protections juridiques qu’offre le droit international des réfugiés (HCR, 2025). Il ne s’agit pas d’une lacune technique, mais d’une urgence en matière de protection.
D’ici 2050, les quinze camps de réfugiés les plus chauds du monde, situés en Gambie, en Érythrée, en Éthiopie, au Sénégal et au Mali, devraient connaître près de 200 jours par an de stress thermique dangereux (HCR, 2025). Les communautés que ces camps abritent sont, par définition légale, sans protection contre cet avenir. D’ici 2040, le nombre de pays confrontés à des risques climatiques extrêmes pourrait passer de 3 à 65 (HCR, 2025). Le cadre international de protection n’a pas rattrapé la réalité qu’il est censé traiter.
Implications politiques
Trois interventions prioritaires se dégagent de cette analyse. Premièrement, la réforme juridique : la communauté internationale doit revoir et élargir la Convention sur les réfugiés afin d’y intégrer des mesures de protection contre les déplacements climatiques. L’agenda de l’initiative Nansen pour la protection des personnes déplacées transfrontalières dans le contexte des catastrophes et du changement climatique constitue un cadre de départ crédible, mais sa mise en œuvre nécessite une volonté politique.
Deuxièmement, une programmation intégrée : les acteurs de la sécurité et de l’aide humanitaire doivent abandonner les réponses cloisonnées. Les programmes de déplacement qui ignorent les facteurs de sécurité et les programmes de sécurité qui ignorent les facteurs de déplacement sont tous deux voués à l’échec. Une planification conjointe entre le HCR, les ministères de la sécurité nationale, les organismes régionaux et les banques de développement est essentielle pour traiter le lien entre climat, conflit et déplacement comme le système interconnecté qu’il est.
Troisièmement, la réforme du financement climatique : les pays fragiles et touchés par des conflits qui accueillent des populations déplacées ne reçoivent actuellement qu’un quart du financement climatique dont ils ont besoin (HCR, 2025). L’architecture du financement climatique doit être repensée pour canaliser les ressources vers les communautés déplacées de première ligne, et pas seulement vers les économies stables dotées d’une plus grande capacité d’absorption administrative.
Conclusion
Les déplacements liés au climat sont une question de sécurité. De la région du Sahel à celle des Grands Lacs, il apparaît clairement que le stress environnemental, les déplacements forcés et les conflits violents ne sont pas des phénomènes distincts qui doivent être gérés par des agences différentes dotées de mandats distincts. Ce sont les facettes d’une crise unique et intégrée. La recherche et la politique en matière de sécurité doivent refléter cette réalité, et ce avant que la fenêtre de l’adaptation gérée ne se referme complètement. Les défis posés par les réalités des déplacements climatiques exigent une action urgente et coordonnée des organismes régionaux pour assurer une gestion efficace de l’environnement et de la sécurité.
Références
1. Centre africain d’études stratégiques (2026, janvier). Africa’s Colliding Conflicts Compound Forced Displacement Crisis (Les conflits qui s’entrechoquent en Afrique aggravent la crise des déplacements forcés). Centre africain, Washington D.C.
2. IDMC (2025). Rapport mondial sur les déplacements internes 2025 (GRID). Observatoire des déplacements internes, Genève.
3. OIM (2022). Les conflits entraînent des déplacements dans un contexte de chocs climatiques croissants : Rapport sur les migrations en Afrique. Organisation internationale pour les migrations, Genève.
4. ISS Afrique (2025). Les réfugiés africains subissent les conséquences de l’évolution de la politique mondiale. Institut d’études de sécurité, Pretoria.
5. Centre de migration mixte (2025). Garder le cap en Afrique. Aperçu régional du CMM, novembre 2025.
6. Tandfonline (2025). Examen du lien entre le changement climatique, les catastrophes et les conflits et de l’encadrement humanitaire des déplacements complexes. Climate Policy, DOI : 10.1080/17565529.2025.2514027.
7. HCR (2025). No Escape II : The Way Forward : Chocs climatiques et déplacements forcés. Agence des Nations Unies pour les réfugiés, Genève (publié COP30, novembre 2025).
8. HCR (2025). Tendances des déplacements forcés, risques de protection et solutions en Afrique de l’Ouest et du Centre. Communiqué de presse, juin 2025.




























