Introduction
Le monde contemporain se caractérise par de profondes inégalités sociales et une crise économique persistante, avec une répartition inégale des richesses et des opportunités, tandis que des millions de personnes continuent de souffrir de la pauvreté, du chômage et de la précarité (Cheshmehzangi & Zou, 2025 ; Francis, 2020). Ces inégalités sont particulièrement visibles dans les villes, où richesse extrême et privation coexistent à proximité immédiate, faisant de l’inégalité une expérience quotidienne et vécue plutôt qu’une simple différence statistique de revenus (Kızılkan et al., 2026 ; Nagler, 2025 ; Adjei-Cudjoe, 2026).
Cette situation ravive la question marxiste classique du conflit de classes. Pour Marx, les inégalités trouvaient leur origine dans l’organisation de la vie économique et dans les relations entre ceux qui contrôlaient les ressources productives et ceux qui dépendaient de leur travail (Beller, 2002 ; Donham, 2001). Le conflit de classes portait donc sur l’organisation et la répartition inégales de la richesse (Chambre & McLellan, 2026), contradictions que Marx associait à la possibilité d’une transformation révolutionnaire (Berberoglu, 2019). L’histoire montre comment les inégalités économiques et politiques ont contribué à l’émergence de mouvements révolutionnaires, notamment en Russie, en Chine et en Amérique latine (Goldstone, 2014 ; Tripathi, 2024). Au Venezuela, Hugo Chávez a mobilisé un soutien politique autour de l’exclusion des citoyens pauvres et du pouvoir d’une élite oligarchique bien établie (Wilpert, 2021), tandis que les périodes révolutionnaires au Ghana sous Jerry John Rawlings se sont également appuyées sur des griefs liés à la corruption, à l’injustice économique et aux privilèges.
Ces exemples ne suggèrent pas que les inégalités mènent inévitablement à la révolution. Ils démontrent néanmoins qu’une privation économique persistante peut déboucher sur un antagonisme social et politique lorsque les individus commencent à interpréter leur situation comme la preuve d’un système qui privilégie certains au détriment d’autres. Cette préoccupation est particulièrement d’actualité dans les villes africaines, où les inégalités restent marquées (World Population Review, 2026) et où le 1 % le plus riche de la population africaine contrôle une part disproportionnée de la richesse, tandis que des millions de personnes restent économiquement vulnérables (Kamande & Hallum, 2025). Le développement urbain néolibéral a encore renforcé le lien entre consommation de luxe, accaparement foncier, déplacements de population et privation extrême (Ablo & Bertelsen, 2022 ; Okwei et al., 2025).
Lagos incarne cette contradiction de manière particulièrement flagrante. Comptant parmi les principaux centres commerciaux et culturels d’Afrique, la ville présente des manifestations ostentatoires de richesse côtoyant un grand nombre de jeunes menant une existence informelle et précaire. Véhicules de luxe, lotissements fermés, demeures somptueuses et modes de vie de célébrités coexistent avec le chômage et la marginalisation économique, ces contrastes étant encore amplifiés par les réseaux sociaux. Cet article ne présente pas les personnes pauvres comme des criminels ni ne romantique la confrontation avec les nantis. Il examine plutôt ce que révèlent les formes de plus en plus agressives de mendicité de rue et d’extorsion informelle associées à certains « agberos » sur la relation entre les inégalités visibles, le sentiment d’avoir des droits, l’insécurité et les tensions de classe émergentes à Lagos. La préoccupation centrale est la suivante : lorsque la précarité économique s’accompagne de la conviction que la richesse visible crée une obligation de donner, la mendicité peut progressivement se transformer en coercition, créant ainsi des risques tant pour les riches que pour les personnes économiquement marginalisées.
De la charité au droit acquis
Donner de l’argent à des personnes en situation de pauvreté a traditionnellement été considéré comme un acte de charité, dans lequel la personne qui donne reste libre de décider si elle souhaite apporter son aide. Cependant, la relation change lorsque la demande devient une attente, que l’attente devient un droit et que le droit devient une contrainte. Une personne qui demande de l’argent reconnaît la possibilité d’un refus, tandis qu’une personne qui l’exige part du principe que les ressources d’autrui créent une obligation de donner.
Cette distinction est importante pour comprendre certaines des vidéos et des interviews qui circulent sur TikTok concernant des jeunes hommes qualifiés d’« agberos » à Lagos. Ces séquences montrent des automobilistes interpellés et, dans certains cas, empêchés de repartir tant qu’ils n’ont pas versé d’argent, ces demandes étant apparemment accompagnées d’actes d’intimidation. À ce stade, l’interaction dépasse le cadre de la charité pour s’apparenter à une forme d’extorsion coercitive.
D’autres vidéos montrent des jeunes hommes s’agrippant aux véhicules, créant des scènes qui rappellent un film d’apocalypse zombie. Cette métaphore ne présente pas les personnes démunies comme des zombies ; elle rend plutôt compte de l’image inquiétante d’une mobilité urbaine ordinaire devenue dangereuse et imprévisible. Le véhicule, qui symbolise habituellement la mobilité, le confort et la richesse, devient une enceinte temporaire séparant le conducteur de ceux qui, à l’extérieur, réclament de l’argent et l’empêchent parfois d’avancer.
Les témoignages recueillis lors des entretiens apportent une dimension supplémentaire en laissant entendre que certains de ces jeunes hommes pourraient reconnaître les véhicules et les lieux fréquentés par des personnes fortunées et des célébrités, en particulier dans des quartiers aisés tels que Lekki. Si ces informations s’avèrent exactes, cela soulève la possibilité que la richesse visible devienne de plus en plus identifiable et susceptible d’être prise pour cible. La question ne se résume donc plus à la simple mendicité, mais à l’émergence d’un sentiment de droit sur la richesse d’autrui : vous êtes riche ; je suis pauvre ; par conséquent, vous devriez me donner de l’argent.
Cependant, la pauvreté n’engendre pas automatiquement la criminalité ni ne confère un droit sur les biens d’autrui. La plupart des personnes économiquement marginalisées ne recourent pas à la contrainte. Le problème réside plutôt dans l’interaction entre les difficultés économiques, la précarité des moyens de subsistance, la marginalisation des jeunes, les réseaux politiques et la faiblesse des réponses institutionnelles. Les inégalités structurelles ne déterminent pas le comportement individuel, mais elles peuvent façonner les conditions dans lesquelles la privation peut, dans certains cas, se transformer en un sentiment de droit et en des formes coercitives d’extraction économique.
Quand les inégalités deviennent un problème de sécurité
La détresse économique peut engendrer de la frustration, mais le danger le plus grand survient lorsque cette frustration se transforme en sentiment de droit acquis, et ce sentiment de droit acquis en coercition. Ce qui peut commencer par une simple demande d’argent peut donc se transformer en un problème de sécurité plus général, en particulier lorsque les automobilistes sont encerclés ou empêchés de circuler. La peur, la panique ou les tentatives de fuite face à de telles situations pourraient entraîner des accidents graves, des blessures ou d’autres situations d’urgence.
Les conséquences sont également d’ordre psychologique et social. Si des personnes visiblement aisées commencent à se percevoir comme des cibles, elles risquent de recourir de plus en plus à la sécurité privée, d’éviter certains lieux et de se replier dans des environnements plus protégés. Cela peut creuser le fossé social entre riches et pauvres, créant ainsi un cercle vicieux dans lequel les nantis considèrent de plus en plus les pauvres comme une menace, tandis que les groupes économiquement marginalisés perçoivent les nantis comme inaccessibles. La métaphore de l’apocalypse zombie illustre bien ce sentiment d’effondrement des frontières de la sécurité, bien que le « zombie » ne soit pas la personne pauvre, mais les conséquences sociales d’une inégalité extrême qui reviennent menacer les privilégiés. Le maintien de l’ordre à lui seul peut donc s’attaquer au comportement immédiat sans pour autant résoudre les causes sous-jacentes que sont la pauvreté, le chômage et la marginalisation.
Une autre source de préoccupation réside dans la vulnérabilité politique engendrée par les jeunes économiquement marginalisés. L’histoire montre que les populations en proie à la frustration économique peuvent être mobilisées autour de griefs liés à la corruption, aux inégalités et aux privilèges, comme l’illustrent de différentes manières les périodes révolutionnaires du Ghana sous Rawlings et la politique populiste d’Hugo Chávez au Venezuela. La situation actuelle à Lagos est clairement différente, et rien n’indique que les jeunes hommes impliqués constituent un mouvement révolutionnaire. Néanmoins, la frustration économique peut être exploitée par des politiciens, des réseaux criminels, des mouvements extrémistes ou des populistes qui leur apportent des ressources, une protection, une identité et un sentiment d’appartenance. Le danger le plus grave ne réside donc pas simplement dans le fait que les inégalités puissent susciter la colère, mais dans le fait que des intérêts politiques ou criminels organisés puissent trouver le moyen de mobiliser et d’orienter cette colère.
Les répercussions régionales : le risque d’une propagation des tensions en matière de sécurité
Les répercussions de ce phénomène pourraient s’étendre au-delà de Lagos et du Nigeria. Lagos est l’un des centres économiques et culturels les plus influents d’Afrique de l’Ouest, et ce qui s’y passe est de plus en plus visible dans toute la région. Cela soulève la possibilité de ce que l’on pourrait qualifier de « contagion sécuritaire ». La crainte n’est pas nécessairement que l’insécurité se propage physiquement de Lagos vers les pays voisins. Il s’agit plutôt du fait que les comportements, les idées et les modes d’expression par lesquels s’exprime la frustration économique puissent devenir visibles, circuler et potentiellement se reproduire dans d’autres villes confrontées à des conditions similaires d’inégalité et de marginalisation des jeunes.
Cette possibilité est amplifiée par les réseaux sociaux. Les incidents évoqués dans cet article ne se limitent pas aux rues de Lagos. Des vidéos montrant des jeunes hommes encerclant des véhicules de luxe, exigeant de l’argent, empêchant les automobilistes de circuler ou s’en prenant à des personnes visiblement aisées peuvent se propager rapidement sur TikTok et d’autres plateformes numériques. Les jeunes d’Accra, d’Abidjan, de Lomé, de Cotonou et d’autres villes d’Afrique de l’Ouest peuvent observer ces incidents presque en temps réel. La question ne porte donc pas simplement sur la circulation des personnes à travers les frontières, mais sur la circulation des images, des idées et des formes d’action possibles.
Le danger réside dans la normalisation et l’imitation potentielles de certains types de comportements. Un jeune qui regarde ces vidéos ne devient pas automatiquement violent, pas plus que les difficultés économiques n’engendrent naturellement un comportement coercitif. Cependant, lorsque des jeunes d’autres villes sont confrontés à des conditions similaires de chômage, d’exclusion et de proximité avec une richesse ostentatoire, les pratiques observées à Lagos peuvent trouver un écho dans les frustrations qui existent déjà. Ce qui est observé ailleurs peut devenir envisageable au niveau local. Un comportement qui semblait auparavant inacceptable ou inhabituel peut progressivement être reconnu comme un moyen possible de faire face à l’exclusion économique ou d’obtenir des ressources de la part de ceux qui sont perçus comme possédant une richesse excessive.
En ce sens, la contagion en matière de sécurité s’opère par imitation et adaptation. Le comportement précis n’est peut-être pas reproduit exactement sous la même forme. Les jeunes d’Accra, d’Abidjan ou d’autres villes d’Afrique de l’Ouest ne s’identifient peut-être pas comme des « agberos » et ne reproduisent pas les pratiques spécifiques associées à Lagos. Pourtant, des formes comparables d’extraction informelle peuvent déjà exister dans différents contextes urbains. À Accra, par exemple, certains jeunes bloquent parfois les routes ou gênent la circulation des piétons afin d’exiger de l’argent. Bien que cela puisse différer des pratiques spécifiques observées à Lagos, la logique sous-jacente peut être similaire : l’accès visible aux ressources devient un fondement pour exiger ou soutirer de l’argent, tandis que la frustration économique s’exprime par une confrontation directe avec autrui. Les réseaux sociaux peuvent mettre ce type de comportement à disposition en tant que répertoire, permettant ainsi de l’observer, d’en discuter, de le modifier et éventuellement de l’adapter à différents environnements urbains.
C’est particulièrement important car de nombreuses villes d’Afrique de l’Ouest se caractérisent déjà par des niveaux élevés d’inégalité, le chômage des jeunes, des moyens de subsistance précaires et des formes de plus en plus visibles de consommation de luxe. Ces conditions structurelles n’ont pas besoin d’être importées de Lagos ; elles existent déjà sous différentes formes dans toute la région. Ce qui peut donc se propager, c’est l’expression sociale de ces conditions. La « contagion sécuritaire » apparaît lorsqu’une situation d’inégalité existante se heurte à un modèle de confrontation visible et reproductible.
Cette préoccupation ne doit donc pas être interprétée comme une prédiction selon laquelle Lagos exporterait l’insécurité à travers l’Afrique de l’Ouest. Elle ne doit pas non plus servir d’argument pour considérer les jeunes pauvres ou sans emploi comme une menace pour la sécurité régionale. La grande majorité des personnes économiquement marginalisées ne recourt ni à la coercition ni à la violence. L’argument avancé est plutôt que les inégalités extrêmes peuvent engendrer des tensions sociales similaires dans différentes villes, tandis que les communications numériques peuvent relier ces tensions en permettant aux individus d’observer comment les autres y réagissent.
Le danger plus général réside dans le fait que l’insécurité liée aux inégalités pourrait cesser d’être perçue comme un phénomène local isolé. Si les affrontements entre des jeunes économiquement marginalisés et des citoyens visiblement aisés se généralisent de plus en plus et sont largement diffusés sur les réseaux sociaux, cela pourrait contribuer à l’émergence d’un climat d’insécurité à l’échelle régionale. Ce qui commence dans une rue de Lagos pourrait ne pas rester un phénomène propre à Lagos si des frustrations structurelles similaires existent ailleurs et si les moyens par lesquels ces frustrations s’expriment deviennent visibles et imitables.
Conclusion et recommandations
Le phénomène des « agbero » constitue en fin de compte un avertissement quant aux conséquences sociales des inégalités extrêmes. Le problème trouve son origine dans la précarité économique, mais celle-ci ne suffit pas à elle seule à expliquer ce phénomène. Une évolution plus préoccupante se produit lorsque la précarité se transforme en sentiment de droit acquis : lorsqu’un jeune commence à croire que la richesse visible d’une autre personne lui confère le droit d’exiger de l’argent de cette dernière. Lorsque cette exigence devient coercitive, un simple acte de mendicité se transforme en menace pour la sécurité publique.
Les vidéos qui circulent depuis Lagos sont inquiétantes, car elles rendent cette transformation visible. Des jeunes hommes encerclant des voitures de luxe, les empêchant d’avancer, frappant aux vitres et exigeant de l’argent, créent une image à la fois effrayante et symboliquement forte. Ces scènes évoquent le langage visuel de l’apocalypse zombie, non pas parce que les personnes démunies sont des zombies, mais parce qu’elles donnent l’image d’une ville où les repères habituels de sécurité semblent s’effondrer. Il ne faut pas sous-estimer le danger. Aujourd’hui, il s’agit peut-être d’un automobiliste contraint de donner de l’argent. Demain, ce pourrait être un grave accident, un décès provoqué par la panique, ou la mobilisation politique de jeunes hommes vulnérables par des personnes en quête de pouvoir.
La réponse appropriée ne saurait toutefois consister à criminaliser la pauvreté ni à considérer l’ensemble de la classe défavorisée comme une menace. L’État doit faire la distinction entre les moyens de subsistance informels légitimes et les comportements coercitifs. Les citoyens doivent être protégés contre l’intimidation et l’extorsion, mais il faut également offrir aux jeunes des alternatives économiques légitimes.
Premièrement, Lagos et le gouvernement nigérian doivent prendre des mesures plus énergiques pour créer des emplois et offrir des moyens de subsistance aux jeunes économiquement marginalisés. Deuxièmement, il convient de lutter fermement contre la coercition et l’intimidation dans la rue, car la pauvreté ne saurait justifier la violence à l’encontre d’autres citoyens. Troisièmement, le rôle des acteurs politiques dans la mobilisation des jeunes hommes économiquement vulnérables devrait faire l’objet d’un examen plus approfondi. Quatrièmement, lorsque la consommation de drogue et la toxicomanie sont présentes, des mesures appropriées de prévention, de réinsertion et de répression s’imposent. Enfin, le problème plus général des inégalités doit être abordé par le biais de politiques visant à élargir les perspectives économiques et à réduire le fossé extrême qui sépare les plus riches des plus démunis.
L’objectif ne devrait pas être de créer une ville où les riches se cachent des pauvres ou où les pauvres en veulent aux riches. Il devrait s’agir de créer une société dans laquelle la richesse ne devienne pas une provocation et où la pauvreté ne serve pas de justification à la coercition. La leçon la plus profonde à tirer de l’histoire marxiste est que les inégalités économiques peuvent devenir dangereuses lorsqu’elles se transforment en antagonisme de classe. Lagos n’a pas besoin d’une nouvelle révolution. Ce dont elle a besoin, c’est d’un contrat social plus solide, capable d’empêcher que les inégalités ne deviennent une source d’insécurité permanente. Le véritable danger n’est donc pas que les pauvres deviennent des monstres. Il réside dans le fait qu’une société profondément inégalitaire peut créer des conditions dans lesquelles les riches commencent à craindre les pauvres, les pauvres commencent à se sentir en droit de revendiquer la richesse des riches, et les deux groupes cessent progressivement de se considérer comme des citoyens de la même ville.
Référence
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