Sécurité en Afrique de l’Ouest / Contre-extrémisme / Evaluation de la menace au Ghana
| 51%+ Part du Sahel dans les décès dus au terrorisme dans le monde (2024) Indice du terrorisme mondial du PEI 2025 | >500 Événements extrémistes violents dans un rayon de 50 km des frontières côtières en 2024 Centre d’études stratégiques de l’Afrique 2025 | USD 3M Investissement du GCERF dans les programmes CVE du Ghana depuis 2024 GCERF 2025 | ~36% outh chômage dans les cinq régions du nord du Ghana PNUD / Service statistique du Ghana 2024 |
| RÉSUMÉ Cet article examine de manière critique les dynamiques structurelles, sociologiques et géopolitiques qui ont, jusqu’à présent, isolé le Ghana de l’extrémisme violent qui dévaste le Sahel. Alors que le Ghana reste le seul pays de la zone côtière du Sahel à n’avoir enregistré aucun décès dû au terrorisme national, la convergence des pressions socio-économiques, des déficits du secteur de la sécurité et des voies de radicalisation dans le nord pose des risques de plus en plus importants. L’article affirme que la résilience du Ghana est contingente, et non inhérente, et que la fenêtre d’action préventive se rétrécit. S’appuyant sur des données du Global Terrorism Index 2025, de l’Africa Center for Strategic Studies, du GCERF, de l’ACLED et de l’Institute for Security Studies (ISS), il propose un cadre de contre-extrémisme proactif et ancré dans la communauté comme seule stratégie de dissuasion crédible. |
1. Introduction : Le paradoxe de la proximité
Le Sahel est devenu le théâtre le plus meurtrier de la violence djihadiste dans le monde. Selon le Global Terrorism Index 2025 de l’Institute for Economics and Peace, qui analyse les incidents enregistrés au cours de l’année civile 2024, le Sahel a enregistré plus de 51 % de tous les décès liés au terrorisme dans le monde, un chiffre que la représentante résidente adjointe du PNUD, Shaima Hussein, a cité directement lors du forum d’examen du cadre national P/CVE du Ghana à Accra en mars 2026 (GNA, 2026). Le Burkina Faso s’est classé comme le pays le plus touché de la planète pour la deuxième année consécutive, avec 1 532 morts (IEP, 2025). Dans ce contexte, le Ghana présente un paradoxe frappant : une nation géographiquement et culturellement ancrée dans l’épicentre de cette crise, et pourtant, en avril 2026, le seul pays de la zone côtière du Sahel à n’avoir enregistré aucun décès dû à une attaque terroriste nationale.
Ce paradoxe mérite d’être interrogé. Les résultats du Ghana en matière de sécurité témoignent-ils d’une bonne gouvernance et d’une politique efficace de lutte contre l’extrémisme ? Ou s’agit-il d’une fonction de la profondeur géographique, d’un hasard statistique et d’un sursis temporel étroit qui est déjà en train de se refermer ? Les faits tendent à démontrer que c’est la seconde hypothèse qui est la plus probable. Le taux de mortalité nul du Ghana masque un réseau croissant de vulnérabilités structurelles qui, si elles ne sont pas corrigées, rendront une détérioration catastrophique de la sécurité non seulement possible, mais probable.
2. La contagion qui s’étend : Données et tendances
L’Africa Center for Strategic Studies (2024) a constaté une augmentation de plus de 250 % des événements violents liés à des groupes islamistes militants dans un rayon de 50 kilomètres autour des frontières des voisins côtiers du Sahel, y compris le Ghana, sur une période de deux ans, dépassant les 450 incidents enregistrés (Eizenga et Gnanguenon, 2024). À la fin de l’année 2024, la même institution a indiqué que le chiffre avait grimpé à plus de 500 événements extrémistes violents dans un rayon de 50 kilomètres des frontières côtières, contre un peu plus de 50 événements de ce type en 2020, ce qui représente une multiplication par dix en quatre ans (Africa Center, 2025). Les groupes principalement actifs dans ce corridor sont le Jamaat Nusrat al-Islam wal Muslimeen (JNIM) et l’État islamique dans le Grand Sahara (ISGS), qui ont tous deux manifesté une intention stratégique claire de s’étendre vers le sud dans la région côtière de l’Afrique de l’Ouest.
Le Togo a enregistré sa pire année en matière de terrorisme depuis la création de l’Indice mondial du terrorisme, reflétant la propagation plus large de l’activité terroriste au-delà des points chauds traditionnels du Sahel (IEP, 2025). Il ne s’agit pas de statistiques périphériques ; elles représentent le périmètre de progression d’une insurrection que le JNIM a explicitement définie comme une lutte de libération panafricaine (ACCORD, 2023 ; Chatham House, 2025). Les communautés frontalières du nord du Ghana, en particulier dans les régions de l’Upper East, de l’Upper West et de Savannah, ne sont pas simplement proches de ce périmètre. Elles en font de plus en plus partie.
3. L’architecture de la vulnérabilité au Ghana
Les risques auxquels est exposé le Ghana s’inscrivent dans trois voies interconnectées, chacune reflétant les conditions qui ont précédé l’effondrement de la sécurité au Mali et au Burkina Faso.
3.1 Marginalisation économique structurelle
Le chômage des jeunes dans les cinq régions septentrionales du Ghana s’élève en moyenne à environ 36 %, un chiffre cohérent avec les données sur le travail de 2024 du Service statistique du Ghana, qui a enregistré 36,7 % de chômage parmi la cohorte des 20-24 ans au niveau national au quatrième trimestre de 2024, les régions septentrionales se situant systématiquement au-dessus de cette moyenne (GSS, 2024). Cela a également été confirmé par l’évaluation de la vulnérabilité à l’extrémisme violent et à la radicalisation dans le nord du Ghana (2024) du PNUD, qui identifie le chômage des jeunes comme le facteur le plus important de la vulnérabilité à la radicalisation dans ces régions. Cette disparité est aggravée par les taux de scolarisation les plus bas, l’accès le plus limité aux services financiers formels et la plus forte concentration d’insécurité alimentaire dans le pays. Le rapport du PNUD intitulé Journey to Extremism in Africa (2023) identifie la détérioration des conditions économiques, le chômage et la pauvreté comme les principales voies de radicalisation sur le continent.
3.2 Communautés zongo et pénétration idéologique
Les communautés Zongo du Ghana, qui parlent le haoussa et sont essentiellement composées d’immigrants répartis dans les principaux centres urbains et périurbains, représentent une vulnérabilité distincte, mais souvent mal décrite. Le rapport 2021 de la Commission nationale pour l’éducation civique (NCCE) sur le risque d’extrémisme violent dans dix régions frontalières a révélé que le public comprenait très mal la dynamique de radicalisation au sein de ces communautés. Leurs liens culturels et linguistiques avec les groupes basés au Sahel, leur marginalisation politique perçue et leur intégration limitée dans la société ghanéenne créent des conditions que les recruteurs extrémistes ont su exploiter ailleurs (ACCORD, 2023 ; WACCE, 2022).
3.3 Les conflits intercommunautaires comme points d’entrée
Les conflits de chefferie non résolus au Ghana, les conflits entre agriculteurs et éleveurs, en particulier dans le nord-ouest, et les tensions ethniques à Bawku, Bimbilla et dans les communautés situées le long de la frontière avec le Burkina Faso ne sont pas simplement des problèmes de gouvernance locale. Ils représentent l’infrastructure précise des griefs que le JNIM et l’ISGS ont historiquement utilisée comme arme au Mali et au Burkina Faso. L’extrémisme violent au Sahel n’a pas commencé par des attentats à la bombe, mais par l’instrumentalisation de conflits locaux concernant la terre, le bétail et l’autorité traditionnelle (UA, 2022 ; ISS, 2025).
4. L’échec de l’explosion d’un engin explosif improvisé et l’avertissement qu’il porte
En 2023, le Ghana a enregistré sa première preuve d’activité opérationnelle terroriste nationale : un complot d’engin explosif improvisé (EEI) découvert et interrompu avant la détonation. Le brigadier général Timothy Tifucro Ba-Taa-Banah, directeur du Centre national de fusion antiterroriste du Ghana (NCTFC) au Secrétariat du Conseil national de sécurité, l’a reconnu lors de l’ouverture d’un forum public de trois jours réunissant les parties prenantes à Accra en mars 2026. La conférence a été convoquée pour examiner le cadre national de prévention et de lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme. Ses propos étaient sans ambiguïté : « Le fait que nous n’ayons enregistré aucune perte sur notre territoire est le fruit d’un bon dosage de mesures. Mais cela ne signifie pas que nous sommes à l’abri, ni que nous pouvons nous reposer sur nos lauriers. Toutes les parties prenantes impliquées dans cette approche holistique doivent rester vigilantes et proactives » (GNA, 2026).
Le ministère de la Sécurité nationale a confirmé dès 2021 que des groupes terroristes opérant en Afrique de l’Ouest avaient déjà recruté des Ghanéens pour soutenir leurs activités (ACCORD, 2023). Deux diplômés ghanéens ont été confirmés comme étant des recrues d’ISIS dès 2015 (PNUD, 2024). Le passage de la radicalisation à la menace opérationnelle n’est pas hypothétique, il a déjà commencé.
Tableau 1 : Profil de risque pour la sécurité régionale – Ghana et ses voisins immédiats
| Pays | Classement GTI 2025 | Statut actuel | Proximité du Ghana |
| Burkina Faso | #N° 1 mondial (données 2024) | Conflit actif de haute intensité | Frontière nord directe ; vecteur de débordement le plus critique |
| Mali | #4 au niveau mondial | Le conflit actif s’étend vers le sud | Second degré via le Burkina Faso |
| Togo | La pire année jamais enregistrée pour le GTI 2025 | Augmentation des incursions à la frontière | Frontière orientale directe |
| Côte d’Ivoire | Élevée et en hausse | Menace terroriste active dans le nord | Frontière occidentale directe |
| Ghana | Contrôlé ; aucun décès n’a été enregistré | Aucun décès de terroriste national à ce jour | — |
Source : Institut pour l’économie et la paix, Global Terrorism Index 2025 : Institute for Economics and Peace, Global Terrorism Index 2025 ; Africa Center for Strategic Studies, ACLED Conflict Watchlist 2025.
5. Le cadre de 2019 : Un cadre adéquat pour 2026 ?
Le cadre national du Ghana pour la prévention et la lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme, élaboré en 2019, fait actuellement l’objet d’un examen approfondi par les parties prenantes. Le forum de mars 2026, soutenu par le PNUD et financé par l’Allemagne, l’Australie et la Norvège, examine si le cadre aborde de manière adéquate la désinformation induite par l’IA, le financement sophistiqué du terrorisme et les vecteurs de radicalisation en ligne qui étaient naissants ou inexistants lorsque le cadre a été rédigé pour la première fois (GNA, 2026). La représentante résidente adjointe du PNUD, Shaima Hussein, a saisi l’urgence de la situation lors du forum : « En 2014, le Burkina Faso n’avait pas enregistré de décès liés au terrorisme, mais dix ans plus tard, il est en tête de l’indice. Ce changement brutal nous rappelle à quel point les conditions de sécurité peuvent se détériorer rapidement en l’espace d’une décennie ». La trajectoire actuelle du Ghana, selon les indicateurs actuels, ressemble à celle du Burkina Faso avant la crise.
L’Initiative d’Accra, créée en septembre 2017 par ses cinq membres fondateurs : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana et Togo, a permis d’améliorer le partage de renseignements depuis sa création. Le Mali et le Niger l’ont ensuite rejointe en tant qu’observateurs avant d’en devenir membres à part entière, tandis que le Nigéria a conservé son statut d’observateur. L’initiative a permis d’améliorer l’échange de renseignements mais souffre d’un manque d’opérationnalisation et de financement. Le retrait de l’Alliance des États du Sahel de la CEDEAO en janvier 2025 a encore fragmenté l’architecture de sécurité coopérative plus large dont dépend en fin de compte l’efficacité de l’initiative d’Accra (Chatham House, 2025).
6. Recommandations politiques
| IMPERATIF POLITIQUE Le Ghana ne peut pas se permettre d’adopter une attitude réactive en matière de lutte contre le terrorisme. La prévention doit devenir le premier investissement en matière de sécurité nationale. Les 3 millions USD du GCERF pour la programmation de la résilience communautaire depuis 2024 constituent un début significatif, mais les interventions structurelles à l’échelle requise exigent un changement radical de la volonté politique et de l’engagement financier qu’aucun partenaire extérieur ne peut remplacer. |
Le gouvernement ghanéen devrait mettre en œuvre d’urgence cinq actions prioritaires :
(1) Étendre les programmes de résilience communautaire du GCERF à l’ensemble des cinq régions septentrionales grâce à des allocations budgétaires pluriannuelles dédiées, réduisant ainsi la dépendance à l’égard des bailleurs de fonds internationaux.
(2) Accélérer la mise en œuvre du cadre national P/CVE révisé, en y intégrant des systèmes de surveillance des menaces, de suivi de la désinformation et d’alerte précoce en matière de radicalisation numérique pilotés par l’IA.
(3) Établir des protocoles de sécurité transfrontaliers permanents avec le Burkina Faso par le biais d’une médiation de l’UA, axée sur le suivi des mouvements du JNIM et de l’ISGS.
(4) Investir dans des corridors de développement économique structurés dans le nord du Ghana pour lutter contre le chômage structurel et la marginalisation qui rendent les communautés susceptibles d’être recrutées.
(5) Réformer l’architecture institutionnelle de l’initiative d’Accra pour qu’elle fonctionne indépendamment de la rupture entre la CEDEAO et l’AES, en rétablissant l’échange de renseignements au niveau sous-régional dans l’ensemble de la zone côtière.
Références
1. Centre africain d’études stratégiques. (2024). Recalibrer la réponse de l’Afrique de l’Ouest côtière à l’extrémisme violent. Briefing sur la sécurité en Afrique No. 43. Washington DC : NDU Press.
2. Centre africain d’études stratégiques. (2025). Tendances sécuritaires de l’Afrique en 2024 en 10 graphiques. Washington DC : NDU Press.
3. ACCORD. (2023). Le risque d’extrémisme violent et de terrorisme dans les États côtiers d’Afrique de l’Ouest. Tendances des conflits n° 2023/1. Johannesburg : ACCORD.
4. L’Union africaine. (2022). La contagion de l’extrémisme violent dans les États côtiers d’Afrique de l’Ouest. Alger : ACSRT.
5. Chatham House (2025, avril). Il est essentiel pour la sécurité de l’Afrique de l’Ouest d’aller au-delà de la division régionale. Londres : Chatham House.
6. GCERF. (2025). Stratégie pays pour le Ghana. Genève : Fonds mondial pour l’engagement communautaire et la résilience.
7. Agence de presse du Ghana. (2026, 25 mars). Ghana reviews counter-terrorism framework amid regional extremism threats. Accra : GNA.
8. Agence de presse du Ghana. (2026, 29 mars). National Security backs stronger anti-terror measures. Accra : GNA.
9. Institut pour l’économie et la paix. (2025). Indice mondial du terrorisme 2025. Sydney : IEP.
10. SSI Afrique. (2025, janvier). Au Ghana, le rétablissement de la confiance du public passe d’abord par des réformes en matière de sécurité. ISS Today. Pretoria : ISS.
11. KAIPTC. (2025). Dans l’œil du cyclone : Building Resilient Communities to Resist VEOs in Ghana (Construire des communautés résilientes pour résister aux OVE au Ghana). Accra : KAIPTC.
12. Rapport du Conseil de sécurité. (2025, avril). Prévisions mensuelles pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. New York : Rapport du Conseil de sécurité.
13. PNUD. (2023). Voyage vers l’extrémisme en Afrique : Les voies du recrutement et du désengagement. New York : PNUD.
14. PNUD Ghana. (2024). Évaluation de la vulnérabilité aux menaces de l’extrémisme violent et de la radicalisation dans les régions du nord du Ghana. Accra : PNUD.
15. WACCE. (2022). La menace de l’extrémisme violent pour les États côtiers : L’exposition du Ghana à l’extrémisme violent. Accra : WACCE.




























