Introduction
La transition énergétique mondiale et la prolifération des technologies numériques ont déclenché une ruée sans précédent sur les minéraux essentiels. Le lithium, le cobalt, le coltan, le nickel, le graphite et les terres rares, dont l’intérêt stratégique était autrefois limité, sont aujourd’hui les matériaux de base de l’économie du XXIe siècle. Ces minéraux sont essentiels pour les batteries des véhicules électriques, les puces d’intelligence artificielle, les éoliennes, les smartphones et les systèmes militaires avancés. Les réserves mondiales connues de ces matériaux sont concentrées de manière disproportionnée en Afrique, qui détient environ 30 % des réserves mondiales de minéraux critiques (Pan African Visions, 2026). Pourtant, l’Afrique ne capte que 10 % de la valeur économique générée par ces exportations (ibid.), un écart qui reflète les schémas d’extraction historiques et les inégalités structurelles qui deviennent aujourd’hui des points chauds pour les conflits, la concurrence géopolitique et la criminalité organisée.
Cet article examine les dimensions sécuritaires des ressources minérales critiques de l’Afrique et la manière dont la concurrence pour les ressources génère de nouveaux vecteurs de conflit. Il examine également la manière dont la criminalité organisée et les groupes armés se positionnent dans les chaînes d’approvisionnement en minerais. Plus important encore, il explore les cadres de gouvernance nécessaires pour garantir que la transition de l’économie pétrolière à l’économie des minéraux ne répète pas la dévastation de la malédiction des ressources.
La demande, l’offre et la concurrence
L’ampleur de la croissance de la demande mondiale en minéraux essentiels est stupéfiante. En 2023, le commerce mondial des minéraux bruts et semi-transformés a atteint environ 2 500 milliards de dollars, soit plus de 10 % du commerce mondial (Conseil de sécurité des Nations unies, 2026). D’ici 2030, la demande pourrait tripler et quadrupler d’ici 2040 (ibid.). Cette demande est alimentée par des forces structurelles : en 2025, plus de 20 millions de véhicules électriques ont été vendus dans le monde, soit plus d’une voiture neuve sur quatre achetée dans le monde, chaque batterie nécessitant des kilogrammes de lithium, de cobalt, de nickel et de manganèse (Chatham House, 2026).
La Chine domine actuellement l’architecture mondiale de traitement, contrôlant environ 60 % du raffinage du lithium et du cobalt, 85 % du traitement des terres rares et, selon les estimations, 87 % du raffinage mondial des minerais de terres rares (Centre africain d’études stratégiques, 2025). En réponse, les États-Unis et l’Union européenne ont lancé des initiatives stratégiques concurrentes. La stratégie de sécurité nationale des États-Unis, publiée en novembre 2025, a explicitement désigné la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques comme une question de sécurité nationale, y compris un décret sur les importations de minéraux critiques signé par le président Trump en janvier 2026. Il a également lancé le projet Vault, une réserve stratégique de minéraux critiques en février 2026 (rapport du Conseil de sécurité, 2026). L’UE a identifié 60 projets stratégiques ciblant le lithium, le graphite, le cobalt, le nickel et les terres rares, avec 13 projets externes dans des pays partenaires (ODI, 2026).
L’Afrique est le principal théâtre de cette compétition. La RDC produit à elle seule plus de 70 % du cobalt mondial (Conseil de sécurité des Nations unies, 2026). On estime que 30 % de toutes les réserves de minéraux de l’Afrique subsaharienne, essentielles à la transition énergétique, se trouvent à l’intérieur des frontières du continent (Chatham House, 2026). Par conséquent, l’Afrique est devenue, selon les termes de l’Institut américain de recherche sur la politique étrangère, « un champ de bataille pour la concurrence avec la Chine en matière de ressources » (FPRI, 2026).
L’Afrique détient 30 % des réserves mondiales de minerais essentiels, mais ne capte que 10 % de la valeur générée par ces exportations. Combler ce fossé est à la fois un impératif économique et une nécessité sécuritaire.
Minéraux, conflits armés et crime organisé
Le lien entre les minéraux essentiels et l’insécurité n’est pas hypothétique. L’indice mondial de la criminalité organisée 2025 a révélé que 73 pays, représentant près de 40 % de la population mondiale, connaissaient des niveaux de criminalité importants ou graves liés aux ressources non renouvelables (Global Initiative, 2026). Il existe une forte corrélation négative entre les scores élevés de criminalité liée aux ressources naturelles dans l’indice de criminalité organisée et les scores faibles dans l’indice de paix mondial. Là où l’on trouve des minerais, la violence et la criminalité ont tendance à suivre (ibid.).
En République démocratique du Congo (RDC), la situation est vive et immédiate. En avril 2024, le groupe rebelle armé M23 a pris le contrôle de Rubaya, un site minier dans la province du Nord-Kivu qui fournit environ 15 % de la production mondiale de tantale (Global Initiative, 2026). Les rapports de l’ONU confirment que le M23 a introduit le tantale en contrebande au Rwanda, où les négociants internationaux de concentré continuent à l’acheter malgré le contexte du conflit (ibid.). La RDC a proposé Rubaya dans le cadre de négociations d’actifs stratégiques avec les États-Unis, même si le site reste sous le contrôle des rebelles, ce qui montre que la concurrence pour les ressources au niveau mondial se traduit directement par une dynamique de conflit sur le terrain.
Au Sahel, la géométrie est tout aussi frappante. En janvier 2026, la province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) a mené un assaut sur l’aéroport international de Niamey qui a coïncidé avec un transport d’uranium programmé visant un stock évalué à plus de 220 millions de dollars, ce qui a provoqué une hausse immédiate des prix à terme de l’uranium (Rapport du Conseil de sécurité, 2026). Les critiques n’ont cessé d’affirmer que la sécurisation de l’accès aux minerais, et non l’instauration de la paix, est l’objectif principal de la présence du Corps africain de la Russie dans les États du Sahel (African Security Analysis, 2025). Pendant ce temps, les réseaux criminels organisés se positionnent de plus en plus dans les chaînes d’approvisionnement en minerais en exploitant la faiblesse des contrôles aux frontières, les systèmes d’approvisionnement corrompus et l’informalité des secteurs miniers artisanaux.
Le nationalisme des ressources : La réponse de l’Afrique
Les gouvernements africains ne sont pas des bénéficiaires passifs de cette concurrence. Une vague de nationalisme des ressources affirmant la propriété de l’État et les exigences locales en matière de valeur ajoutée a déferlé sur le continent. Le Zimbabwe a imposé des restrictions à l’exportation de lithium brut en 2022, maintenues jusqu’en 2025 et 2026, afin d’encourager la transformation locale (theowp.org, 2026). Le Mali a conclu un accord avec Ganfeng Lithium dans le cadre de son code minier de 2023, garantissant au gouvernement une participation de 30 % dans le projet, les investisseurs locaux recevant 5 % supplémentaires (Chatham House, 2026). En 2025, la RDC a créé un Fonds d’investissement stratégique pour gérer les revenus de sa dotation minière, sur le modèle du fonds souverain du Nigéria créé en 2011 (Chatham House, 2026).
Ces signaux sont encourageants, mais les obstacles structurels restent considérables. Comme l’a montré le Centre d’études stratégiques pour l’Afrique, les politiques exigeant un traitement local des minerais dépassent souvent les capacités industrielles nationales (Centre d’études stratégiques pour l’Afrique, 2025). Le cas du Zimbabwe est instructif : même après l’adoption de politiques de restriction des exportations, les entreprises chinoises ont trouvé des moyens d’exporter du concentré de lithium plutôt que du produit raffiné, contournant ainsi l’objectif de la réglementation (ibid.). L’écart entre les aspirations politiques et la réalité industrielle est en soi une vulnérabilité de gouvernance que la criminalité organisée peut exploiter.
Recommandations politiques
Trois directions d’action sont nécessaires. Premièrement, les États africains doivent investir dans des infrastructures de traitement régionales plutôt que d’essayer de construire des capacités nationales concurrentes. L’entreprise commune de production de batteries de la Zambie et de la RDC, et le modèle proposé d’acheminement du lithium brut de la Zambie vers l’Afrique du Sud en vue de son raffinage, illustrent la logique des stratégies régionales de valeur ajoutée (theowp.org, 2026). La CEDEAO et l’Union africaine doivent fournir l’échafaudage institutionnel pour ces arrangements.
Deuxièmement, la gouvernance de la chaîne d’approvisionnement internationale doit être renforcée. Le mécanisme du groupe d’experts du Conseil de sécurité, qui a documenté les opérations de contrebande de minerais du M23, a besoin d’un soutien politique durable et d’un financement adéquat. Les normes de diligence raisonnable prévues par les lignes directrices de l’OCDE pour des chaînes d’approvisionnement en minerais responsables doivent être appliquées avec cohérence et rigueur par les pays importateurs, et non pas déployées de manière sélective lorsque l’intérêt géopolitique l’exige.
Troisièmement, l’intersection de la criminalité organisée et de l’extraction minière nécessite une attention particulière en matière de sécurité. L’opérationnalisation proposée du cadre de gouvernance des minerais africains de la Commission de l’Union africaine, associée à une gestion plus rigoureuse des douanes et des frontières dans les couloirs de production de minerais, représente une étape minimale nécessaire. Sans cela, la transition vers l’énergie propre risque de financer l’insécurité même qu’elle est censée, en partie, transcender.
Conclusion
La course aux minerais essentiels n’est pas seulement une histoire économique. Il s’agit d’une histoire de sécurité qui implique des groupes armés, des puissances étrangères, des réseaux de criminalité organisée et des États structurellement vulnérables. Les richesses minérales de l’Afrique constituent un véritable atout, offrant, comme l’a noté la Banque mondiale, une « opportunité générationnelle » pour le développement économique (Conseil de sécurité des Nations unies, 2026). Mais sans l’architecture de gouvernance nécessaire pour la gérer de manière responsable, elle risque de devenir la dernière itération de la malédiction des ressources, avec des conséquences que les praticiens de la sécurité mettront des décennies à gérer.
Références
1. Centre d’études stratégiques de l’Afrique (2025). Les minéraux essentiels de l’Afrique à un tournant décisif. Centre africain, Washington D.C.
2. Chatham House (2026, mars). L’Afrique, riche en minéraux critiques, peut s’occuper d’elle-même. Le monde d’aujourd’hui, Chatham House, Londres.
3. FPRI (2026, février). Une énigme : les minéraux stratégiques et l’Afrique périphérique. Foreign Policy Research Institute, Philadelphie.
4. Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée (2026, février). Au-delà de la sécurité : Critical Mineral Supply Chains and the 2026 Mining Indaba. GI-TOC, Genève.
5. ODI (2026). Critical Minerals Geopolitics in 2026 : Risks, Supply Chains and Global Power Shifts. Overseas Development Institute, Londres.
6. Visions panafricaines (2026, mars). La crise d’Ormuz et le moment critique de l’Afrique en matière de minéraux.
7. Rapport du Conseil de sécurité (2026, mars). Briefing sur l’énergie, les minéraux critiques et la sécurité. Ce qui est en bleu. Rapport du Conseil de sécurité, New York.
8. Conseil de sécurité des Nations unies (2026). Les minéraux critiques créent une opportunité générationnelle pour le développement. Couverture de la réunion SC/16310. Presse de l’ONU, New York.
9. theowp.org (2026, mars). Le boom des minéraux critiques en Afrique : opportunité ou autre piège à ressources ? The Owl Post.




























