Introduction
La gouvernance mondiale du climat est ancrée dans des accords historiques tels que l’Accord de Paris, le Protocole de Kyoto et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). L’Accord de Paris, adopté en 2015 et entré en vigueur en 2016, engage les parties à limiter l’augmentation de la température mondiale « bien en dessous de 2°C » et à poursuivre les efforts pour la plafonner à 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels (CCNUCC, 2015). Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), pour limiter le réchauffement à 1,5 °C, il faut que les émissions mondiales de gaz à effet de serre diminuent d’environ 43 à 45 % d’ici à 2030 par rapport aux niveaux de 2019 et atteignent un niveau net nul au milieu du siècle (GIEC, 2023).
Bien que ces cadres soient fondés sur la science du climat, leurs implications socio-économiques sont inégales. L’Afrique contribue pour environ 3 à 4 % aux émissions mondiales de gaz à effet de serre (PNUE, 2025), tout en étant confrontée à une vulnérabilité disproportionnée aux effets du climat. Les engagements du continent en matière de climat se recoupent donc directement avec son programme de développement urgent.
Responsabilité historique et charge inégale
Les économies industrialisées ont construit leur prospérité grâce à un développement à forte intensité de combustibles fossiles. Aujourd’hui, les plus grands émetteurs sont la Chine, les États-Unis, l’Inde, l’Union européenne, la Russie et l’Indonésie. Les économies du G20 représentent environ 77 % des émissions mondiales (rapport du PNUE sur le déficit d’émissions, 2025).
La CCNUCC intègre le principe des « responsabilités communes mais différenciées » (CCNUCC, 1992), reconnaissant ainsi les disparités historiques en matière d’émissions. Pourtant, dans la pratique, les attentes uniformes en matière d’atténuation risquent de réduire la marge de manœuvre des régions en développement faiblement émettrices. La contribution historique minime de l’Afrique contraste fortement avec son exposition à des impacts climatiques graves, ce qui intensifie les débats sur l’équité et la justice climatique.
Des voies d’industrialisation restreintes
L’industrialisation a toujours été tributaire de combustibles fossiles abondants et peu coûteux. Les pays occidentaux ont utilisé le charbon et le pétrole pour développer l’industrie manufacturière, les infrastructures et l’urbanisation avant de passer à des systèmes énergétiques plus propres. Les pays africains sont aujourd’hui invités à contourner cette phase à forte intensité de carbone, alors qu’ils découvrent aujourd’hui d’abondantes ressources.
Des pays comme le Nigeria et l’Afrique du Sud sont confrontés à des pressions concurrentes : étendre l’accès à l’électricité et la capacité industrielle tout en atteignant les objectifs d’émissions dans le cadre de leurs contributions déterminées au niveau national (CDN). Les recherches menées par Akeredolu (2024) indiquent que le PIB par habitant est négativement associé à l’ambition climatique en Afrique subsaharienne, ce qui suggère que les priorités en matière de développement économique l’emportent souvent sur les engagements agressifs en matière d’atténuation.
Le secteur de l’énergie représente près des trois quarts des émissions mondiales (GIEC, 2023), mais la pauvreté énergétique reste très répandue en Afrique. Pour de nombreux États, les combustibles fossiles restent l’option la moins chère et la plus immédiatement déployable pour la production d’électricité de base. Pourtant, les politiques de gouvernance climatique exigent que l’Afrique renonce à tous les avantages potentiels des combustibles fossiles et s’oriente vers des sources d’énergie plus propres.
Financement de la lutte contre le changement climatique : Promesses et lacunes
Le Fonds vert pour le climat (FVC) a été créé pour canaliser le soutien financier des pays développés vers les pays en développement à des fins d’atténuation et d’adaptation. L’Accord de Paris a réaffirmé l’obligation des pays développés de fournir une assistance financière (CCNUCC, 2015).
Cependant, les flux de financement du climat ont toujours été inférieurs aux besoins estimés. La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (UNECA, 2023) fait état d’importants déficits de financement de l’adaptation sur l’ensemble du continent. En outre, une grande partie du financement climatique est fournie sous forme de prêts plutôt que de subventions, ce qui aggrave le fardeau de la dette dans des pays déjà en proie à des difficultés budgétaires.
Il en résulte un « double fardeau » : Les pays africains doivent investir massivement dans l’adaptation pour protéger les populations vulnérables tout en finançant une transition verte.
Adaptation ou atténuation : Des priorités divergentes
Alors que les pays industrialisés donnent la priorité à l’atténuation, les nations africaines donnent la priorité à l’adaptation. L’agriculture représente une part importante de l’emploi sur le continent et est très sensible au climat. Selon la CEA (2023), les impacts climatiques pourraient réduire le PIB africain de 10 à 15 % d’ici 2050 si les efforts d’adaptation sont insuffisants.
Les sécheresses, les inondations et les phénomènes météorologiques extrêmes perturbent déjà les moyens de subsistance. Il est urgent d’investir dans des systèmes d’irrigation, des infrastructures résistantes au climat et des systèmes d’alerte précoce. Cette divergence de priorités complique souvent les négociations internationales, où les mesures d’atténuation dominent les cadres d’évaluation.
Protectionnisme vert et nouvelles barrières commerciales
La politique climatique façonne de plus en plus les règles du commerce mondial. Les instruments de tarification du carbone, tels que les systèmes d’échange de quotas d’émission et les ajustements carbone aux frontières, visent à prévenir les fuites de carbone. Toutefois, les mécanismes en cours d’élaboration au sein de l’Union européenne pourraient affecter de manière disproportionnée les exportateurs des économies à forte intensité de carbone (Commission européenne, 2023).
Simultanément, les pays industrialisés investissent massivement dans les industries vertes nationales. La loi sur la réduction de l’inflation alloue des centaines de milliards de dollars à la fabrication d’énergies renouvelables, aux véhicules électriques et aux chaînes d’approvisionnement en technologies propres (Gouvernement des États-Unis, 2022).
Si ces politiques accélèrent la décarbonisation au niveau national, elles renforcent également la domination technologique et remodèlent les chaînes d’approvisionnement mondiales en faveur des économies avancées.
Le contrôle technologique et la nouvelle course aux ressources
L’Afrique détient des réserves substantielles de minéraux essentiels pour les technologies renouvelables (cobalt, lithium, manganèse et éléments de terres rares). Pourtant, la fabrication et la valeur ajoutée restent concentrées dans les économies industrialisées.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE, 2023), la demande de minerais essentiels devrait augmenter de manière significative dans les scénarios de consommation nette zéro. En l’absence de politiques visant à encourager la transformation et la fabrication locales, l’Afrique risque de rester principalement un exportateur de matières premières dans l’économie verte.
Gouvernance, capacité et réalités politiques
La capacité institutionnelle influence l’ambition climatique. Les systèmes démocratiques dans les pays en développement donnent souvent la priorité à la stabilité économique et sociale immédiate plutôt qu’aux objectifs d’atténuation à long terme. Akeredolu (2024) constate que la capacité économique, plutôt que le type de régime ou la consommation de combustibles fossiles, est le principal déterminant de l’ambition climatique en Afrique subsaharienne.
Le renforcement de la gouvernance, l’amélioration de la transparence et l’intégration de la politique climatique dans la planification du développement restent des étapes cruciales pour aligner les objectifs d’atténuation sur les priorités nationales.
Justice climatique ou intérêt stratégique personnel ?
L’expansion des engagements nets zéro – 107 pays représentant environ 82 % des émissions mondiales à la mi-2024 (ONU, 2024) – reflète un consensus politique croissant. Pourtant, le rapport du PNUE sur le déficit d’émissions (2025) avertit que les CDN actuelles ne réduiraient les émissions que d’environ 12 % d’ici 2035 par rapport aux niveaux de 2019, ce qui est loin de la réduction de 55 % requise pour maintenir une trajectoire de 1,5°C.
Cet écart met en évidence une tension : alors que l’urgence climatique est réelle, la mise en œuvre reflète souvent les stratégies économiques nationales. Les économies avancées sont en mesure de dominer les marchés des technologies vertes et les mécanismes de financement du carbone. Les critiques soutiennent que certains éléments de la gouvernance mondiale du climat peuvent s’aligner sur des intérêts économiques stratégiques, parallèlement aux objectifs environnementaux.
Des opportunités au milieu des contraintes
Malgré ces inégalités structurelles, la politique climatique offre un potentiel de transformation. L’Afrique possède de vastes ressources en énergies renouvelables, notamment solaires et éoliennes. Avec un financement adéquat, un transfert de technologie et un soutien à la politique industrielle, le continent pourrait s’affranchir des infrastructures à forte intensité de carbone et mettre en place des systèmes énergétiques résilients.
L’Accord de Paris appelle explicitement au développement et au transfert de technologies et au soutien au renforcement des capacités (CCNUCC, 2015). La concrétisation de ces dispositions déterminera si la gouvernance climatique facilite la croissance inclusive ou consacre la dépendance.
Conclusion : Développement, dignité et équité
L’action climatique est indispensable. Toutefois, l’équité doit rester au cœur de sa mise en œuvre. Comme l’a souligné le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, la justice climatique exige de la solidarité, en particulier avec les régions vulnérables.
Pour l’Afrique, le défi n’est pas de rejeter la responsabilité climatique, mais de veiller à ce que les engagements en matière d’atténuation n’excluent pas les voies de développement. Une transition juste exige un soutien financier significatif, des règles commerciales équitables, l’accès aux technologies et la reconnaissance de la responsabilité historique. Sans ces éléments, la politique climatique mondiale risque de renforcer les inégalités structurelles sous le couvert de la durabilité.
Références :
Akeredolu, O. (2024). Ambition climatique et déterminants économiques en Afrique subsaharienne. Université d’Oxford / The Conversation.
Commission européenne. (2023). Cadre politique du Mécanisme d’Ajustement Carbone-Frontière (MACF).
AIE (2023). Revue du marché des minéraux critiques. Agence internationale de l’énergie.
GIEC (2023). Sixième rapport d’évaluation – Rapport de synthèse. Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
ONU (2024). Données de la Net Zero Coalition.
PNUE (2025). Rapport sur l’écart d’émissions 2025.
CCNUCC (1992). Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.
CCNUCC (2015). Accord de Paris.
CEA (2023). Rapport économique sur l’Afrique et évaluation du déficit de financement de la lutte contre le changement climatique.
Gouvernement des États-Unis (2022). Loi sur la réduction de l’inflation.




























