L’étude de la guerre de l’information s’est considérablement développée ces dernières années, notamment en réponse à l’essor des technologies de communication numériques, au rôle de plus en plus central des réseaux sociaux dans la vie politique et au recours croissant à des stratégies narratives tant dans la gouvernance nationale que dans les conflits internationaux. Dans une grande partie de la littérature existante, la guerre de l’information est conceptualisée comme une pratique stratégique impliquant la production, la diffusion et la manipulation délibérées d’informations dans le but d’influencer les perceptions, de déstabiliser les adversaires ou d’atteindre des objectifs politiques et militaires (voir Reuter et al., 2025 ; Vladu et al., 2025). Cela inclut les campagnes de désinformation, les systèmes de propagande, les cyberopérations et les réseaux d’influence coordonnés qui brouillent les frontières entre vérité et mensonge, ainsi qu’entre la guerre et la communication politique quotidienne (voir Singh, 2026 ; Vićić & Harknett, 2024). Bien que ces travaux aient été très fructueux pour cartographier les dimensions techniques et stratégiques de la guerre de l’information, ils restent limités à au moins deux égards importants. Premièrement, ils sont souvent trop instrumentaux, se concentrant sur les acteurs, les outils et les technologies tout en accordant une attention insuffisante aux conditions sociales plus profondes qui rendent certains récits crédibles au départ. Deuxièmement, elle reste peu théorisée sur le plan sociologique, notamment dans son explication de la manière dont l’information est interprétée, intériorisée et reproduite dans la vie quotidienne. En d’autres termes, nous en savons beaucoup sur la manière dont la guerre de l’information est menée, mais bien moins sur la manière dont elle s’ancre socialement et est vécue.
Dans cet article, les analystes de la CISA comblent cette lacune en proposant une lecture sociologique de la guerre de l’information. Ils y soutiennent que celle-ci doit être comprise non seulement comme un phénomène stratégique ou technique, mais aussi comme un processus profondément social ancré dans les inégalités structurelles, la mémoire historique et l’interprétation quotidienne de la souffrance. S’appuyant sur le concept d’« imagination sociologique » de C. Wright Mills et sur l’ouvrage de Johnson intitulé *The Forest and the Trees*, cet article recadre la guerre de l’information comme une lutte pour le sens dans des contextes où la souffrance sociale est déjà produite de manière structurelle et répartie de façon inégale. L’objectif de cet article est donc double. Premièrement, il développe un cadre théorique qui relie la guerre de l’information aux conditions structurelles de la vie sociale, notamment à travers la relation entre biographie et histoire. Deuxièmement, il applique ce cadre aux contextes politiques africains contemporains afin de montrer comment les récits de souffrance, de légitimité et de souveraineté sont construits et contestés. Cet article s’articule autour de deux grandes parties analytiques. La première développe une interprétation sociologique de la guerre de l’information, tandis que la seconde examine comment ces dynamiques se déploient au Niger, au Mali et au Burkina Faso, en accordant une attention particulière aux réseaux sociaux et à la mémoire collective. L’article se termine par une réflexion sur les implications tant pour la recherche sur la guerre de l’information que pour la théorie sociologique.
La guerre de l’information à travers l’imagination sociologique
Le concept d’« imagination sociologique » de C. Wright Mills offre un prisme fondamental pour repenser la guerre de l’information. Fondamentalement, l’imagination sociologique désigne la capacité à relier les difficultés personnelles aux enjeux publics, et à mettre en lien l’expérience individuelle avec des processus historiques et structurels plus larges. Elle remet en cause les explications qui isolent le comportement individuel des conditions sociales qui le façonnent. Appliquée à la guerre de l’information, cette perspective détourne l’attention des questions visant à savoir pourquoi les individus « se laissent prendre » par la désinformation pour s’intéresser plutôt aux raisons pour lesquelles certains récits acquièrent une crédibilité sociale dans des contextes structurels spécifiques. Dans cette optique, la guerre de l’information ne peut se réduire à la manipulation intentionnelle de contenus mensongers. Elle doit plutôt être comprise comme un processus qui s’inscrit dans des environnements structurés par les inégalités, l’incertitude et les griefs historiques. Les individus ne sont pas confrontés à l’information politique dans des conditions neutres ; ils y sont confrontés au sein de réalités vécues, façonnées par le chômage, l’insécurité, la faiblesse des institutions et un développement inégal. Ces conditions structurelles façonnent ce que Mills appellerait « l’intersection » entre la biographie et l’histoire, où l’expérience personnelle devient indissociable des forces sociales plus larges.
Ce qui apparaît à première vue comme une susceptibilité à la désinformation doit donc être mieux compris comme une vulnérabilité interprétative d’origine structurelle. La guerre de l’information n’est pas efficace simplement parce que certains acteurs diffusent des récits persuasifs, mais parce que ces récits trouvent un écho dans des expériences préexistantes d’instabilité et de méfiance. En ce sens, l’imagination sociologique révèle que le problème n’est pas seulement informationnel, mais structurel : il concerne l’organisation sociale du sens elle-même. Cet argument est développé plus en détail dans l’ouvrage de Johnson intitulé *The Forest and the Trees*, qui établit une distinction entre l’expérience immédiate et vécue de la vie sociale (les arbres) et les systèmes structurels plus larges qui produisent ces expériences (la forêt). Les individus interprètent souvent les événements sociaux au niveau de la perception immédiate (scandales de corruption, conflits violents, discours politiques) sans nécessairement être en mesure de les situer au sein de schémas structurels plus larges. La guerre de l’information exploite efficacement cette lacune en proposant des explications simplifiées qui relient des expériences fragmentées pour en faire des récits apparemment cohérents.
Ce faisant, la guerre de l’information ne se contente pas de déformer la réalité ; elle réorganise des réalités sociales déjà fragmentées. Là où les institutions sont faibles ou suscitent la méfiance, et là où des griefs historiques restent sans réponse, les individus sont plus enclins à se raccrocher à des raccourcis narratifs qui apportent une clarté causale. Ces raccourcis peuvent prendre la forme de théories du complot, de discours anti-étatiques ou d’externalisation de la responsabilité. L’essentiel n’est pas de savoir si ces récits sont vrais ou faux au sens empirique strict, mais comment ils fonctionnent pour structurer l’expérience dans des conditions d’incertitude structurelle. Dans ce cadre, la souffrance occupe une place centrale. La souffrance structurelle engendrée par la pauvreté, l’insécurité, les inégalités et les défaillances de la gouvernance n’est pas simplement une condition de fond, mais une ressource interprétative active. Cependant, la souffrance ne génère pas automatiquement de sens politique. Elle doit être interprétée, racontée et dotée d’une explication causale (Archer, 1995 ; Fryer, 2023). La guerre de l’information intervient précisément à ce niveau d’interprétation en fournissant des cadres tout prêts à travers lesquels la souffrance peut être comprise. La souffrance nécessite donc une interprétation pour acquérir une signification sociale et politique. Les individus et les communautés doivent décider de ce que signifie leur souffrance, qui en est responsable et comment elle s’inscrit dans des récits historiques plus larges. La guerre de l’information opère en s’affrontant autour de ces cadres d’interprétation, en proposant des explications alternatives qui structurent la perception. Certains récits attribuent la souffrance à une domination extérieure, d’autres à la corruption interne, et d’autres encore à une injustice historique. Leur pouvoir ne réside pas uniquement dans leur exactitude empirique, mais dans leur capacité à transformer l’incertitude en un sens cohérent. Ainsi, la guerre de l’information doit être comprise comme une lutte pour l’interprétation dans un contexte de souffrance structurelle. Il ne s’agit pas simplement de contrôler les flux d’informations, mais de façonner les cadres mêmes à travers lesquels la réalité sociale devient intelligible. Ce fondement théorique sert de base pour examiner comment ces dynamiques se déploient dans les contextes africains contemporains.
Raconter la souffrance dans l’Afrique contemporaine
Dans les contextes politiques africains contemporains, la guerre de l’information s’inscrit dans une politique d’interprétation où des acteurs rivaux s’efforcent de définir la signification des notions de crise, de légitimité et de souveraineté. Loin de se limiter à de simples campagnes de désinformation menées de l’extérieur, ces processus sont profondément ancrés dans les histoires locales de la gouvernance, des inégalités et des interventions extérieures. Le cas du Niger à la suite du coup d’État militaire de 2023 illustre clairement ces dynamiques. La destitution du président Mohamed Bazoum a donné lieu à des cadres narratifs concurrents tant au niveau national qu’international. Les récits externes dominants ont présenté le coup d’État comme une prise de pouvoir anticonstitutionnelle menaçant la stabilité démocratique régionale (voir Harsch, 2026 ; Rwodzi, 2025). À l’inverse, les récits alternatifs circulant au Niger et dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest ont présenté le coup d’État comme une réponse à des défaillances de gouvernance de longue date, à l’insécurité et à une dépendance néocoloniale perçue (voir Simura, 2024 ; Mayer, 2025). Ces interprétations contradictoires ne se sont pas limitées au discours politique des élites. Elles ont largement circulé sur les réseaux sociaux, via des réseaux de communication informels ainsi que lors de discussions communautaires, créant un environnement informationnel fragmenté dans lequel la légitimité elle-même a été remise en cause. Dans ce contexte, la guerre de l’information ne se contente pas de déformer les faits ; elle structure le champ au sein duquel le sens politique est contesté.
Un moment particulièrement marquant de cette lutte narrative a été le discours public prononcé en haoussa par le général Abdourahamane Tchiani sur Radio-Télévision du Niger en 2024. Général. Bien que le français soit resté la langue officielle du Niger, il a délibérément choisi de s’exprimer en haoussa, une langue qui, selon Jaggar (2006), est parlée par des millions de personnes au Niger, dans le nord du Nigeria et dans d’autres régions d’Afrique de l’Ouest. Ce choix linguistique était stratégique. Le message ne s’adressait pas uniquement au public de Niamey, mais aussi aux communautés haoussa de l’autre côté des frontières, en particulier dans le nord du Nigeria, où des sentiments anti-occidentaux et pro-russes s’étaient déjà manifestés lors de manifestations contre les difficultés économiques et l’insécurité (voir Ibrahim, 2024). De plus, l’enquête de The HumAngle a révélé des efforts visant à recruter des journalistes au sein de réseaux destinés à contribuer à la diffusion de ces discours au sein des communautés haoussa (Dahiru, 2026). Ce qui est frappant, c’est que bon nombre de ces messages ont trouvé un public réceptif dans le nord du Nigeria. Cela ne s’expliquait pas nécessairement par la confiance que les gens accordaient à la junte nigérienne. Au contraire, des années de difficultés économiques, d’insécurité et de mécontentement à l’égard des dirigeants politiques avaient déjà engendré un profond scepticisme envers les institutions officielles (Essoh et al., 2024). Dans de telles circonstances, des explications alternatives sont devenues séduisantes. Il convient de noter que la guerre de l’information ne crée pas de griefs ; elle exploite les griefs qui existent déjà. Au Mali et au Burkina Faso, des dynamiques similaires sont manifestes. Les gouvernements militaires ont de plus en plus construit des discours axés sur la souveraineté, l’anti-impérialisme et la restauration nationale. Ces discours trouvent un écho auprès de segments de la population qui ont connu une insécurité prolongée et un mécontentement vis-à-vis des régimes politiques précédents. La guerre de l’information, dans ces contextes, n’est donc pas seulement impulsée de l’extérieur, mais également produite de l’intérieur, émergeant de la convergence entre la transition politique et le mécontentement populaire.
Les réseaux sociaux jouent un rôle crucial dans l’intensification de ces processus. Contrairement aux systèmes médiatiques traditionnels, caractérisés par un contrôle éditorial et un filtrage institutionnel, les plateformes numériques permettent une production décentralisée et une diffusion rapide des discours politiques. Il en résulte un environnement de saturation informationnelle, où coexistent des interprétations multiples et souvent contradictoires des événements. Dans de tels contextes, la résonance émotionnelle, la familiarité culturelle et l’authenticité perçue l’emportent souvent sur la vérification formelle. La mémoire collective renforce encore davantage la résonance de ces récits. La pensée sociale africaine, telle qu’elle transparaît dans les travaux de chercheurs tels que John Mbiti, met l’accent sur le caractère relationnel et vécu de la mémoire, où le passé reste activement ancré dans la vie sociale présente plutôt que d’exister comme un simple document historique détaché (Mbiti, 1996). Les interprétations contemporaines des événements politiques sont donc façonnées par les expériences accumulées du colonialisme, du régime militaire, de l’ajustement structurel et de l’intervention extérieure. Des travaux universitaires plus récents, notamment ceux d’Adjei-Cudjoe et Inusah (2026), approfondissent cette perspective en montrant comment la mémoire collective continue de façonner l’interprétation urbaine et politique dans les sociétés africaines contemporaines. Dans le cadre de la dynamique de la guerre de l’information, la mémoire collective fait office de réservoir de schémas interprétatifs grâce auxquels les événements actuels deviennent intelligibles. Les récits qui invoquent la souveraineté, la libération ou la domination extérieure trouvent un écho particulièrement fort, car ils s’inscrivent dans des modes de compréhension du pouvoir et de la vulnérabilité sédimentés au fil de l’histoire.
Cet article propose une réinterprétation sociologique de la guerre de l’information en la situant dans le cadre de la relation entre souffrance structurelle et interprétation sociale. S’appuyant sur l’imagination sociologique de Mills et la perspective structurelle de Johnson, il a démontré que la guerre de l’information ne doit pas être comprise simplement comme un système technique de désinformation, mais comme un processus social ancré dans les inégalités, la mémoire historique et la construction contestée du sens. Plutôt que de se concentrer uniquement sur la production d’informations fausses, l’analyse a mis l’accent sur les conditions dans lesquelles les récits acquièrent une crédibilité sociale.
L’analyse empirique portant sur le Niger, le Mali et le Burkina Faso montre que la guerre de l’information s’inscrit dans une politique de l’interprétation où la légitimité, la souveraineté et la crise font l’objet d’une contestation permanente. Les plateformes numériques et les réseaux sociaux intensifient ces luttes en accélérant la circulation des récits et en fragmentant l’autorité en matière d’information. Parallèlement, la mémoire collective et l’expérience vécue façonnent les cadres d’interprétation à travers lesquels les événements politiques sont compris.
La contribution de cet article à la littérature sur la guerre de l’information réside dans son passage d’une approche essentiellement instrumentale et axée sur la sécurité à une compréhension sociologique de la construction du sens dans des conditions de souffrance structurelle. Plutôt que de considérer les populations comme des destinataires passifs de la désinformation, il met en évidence leur rôle actif dans l’interprétation et la réorganisation des récits au sein de conditions sociales contraignantes. En termes d’implications politiques, les résultats suggèrent que les réponses à la guerre de l’information ne peuvent pas reposer uniquement sur la vérification des faits, la censure ou la réglementation technologique. Si ces mesures peuvent s’avérer nécessaires, elles sont insuffisantes à elles seules. Des réponses plus durables doivent s’attaquer aux conditions sous-jacentes de souffrance structurelle qui rendent certains récits plausibles au départ. Cela implique notamment de renforcer la confiance dans les institutions, de lutter contre les inégalités, d’améliorer la transparence de la gouvernance et de reconnaître le rôle de la mémoire historique dans la formation de l’interprétation politique.
Les recherches futures devraient approfondir l’étude de la dynamique à l’échelle micro de la réception narrative, en particulier la manière dont les individus occupant des positions sociales différentes interprètent et gèrent des environnements informationnels contradictoires. Des travaux comparatifs menés dans différentes régions du Sud permettraient également de mieux comprendre comment les conditions structurelles influencent la circulation mondiale des récits relevant de la guerre de l’information.
Référence
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