1. Introduction : Le paradoxe de la vitesse
Les professionnels de la sécurité sont formés pour faire face à des flambées de violence aiguës (attaque soudaine, coup d’État brusque, événement rapide). Le changement climatique remet en cause cette approche, car ses implications en matière de sécurité s’accumulent au fil de processus à évolution lente qui atteignent rarement les seuils d’urgence avant que des points de basculement en cascade ne soient franchis. Lorsque l’insécurité liée au climat devient indéniable, les conditions structurelles qui l’ont rendue possible se sont mises en place au fil de décennies et ne sont pas facilement réversibles.
La situation géographique du Ghana rend ce paradoxe particulièrement aigu. Ce pays figure parmi ceux qui contribuent le moins aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais il est pourtant exposé de manière disproportionnée aux conséquences physiques et sécuritaires du dérèglement climatique. Des communautés à travers
L’Afrique de l’Ouest subit déjà de plein fouet les effets de la crise climatique sous forme de sécheresses, d’inondations, de famine, de maladies, de déplacements de population et d’une concurrence croissante pour l’accès aux ressources (Climate Reality Project, 2023). La situation du Ghana, caractérisée par une importante population rurale dépendante de l’agriculture pluviale, un littoral densément peuplé et de faible altitude, des centres urbains en pleine expansion et la proximité d’un Sahel de plus en plus instable, crée des vulnérabilités cumulées qui justifient une attention urgente en matière de sécurité.
Le Ghana est depuis longtemps l’un des pays les plus pacifiques du continent africain, doté d’institutions gouvernementales solides, d’une tradition de transition pacifique du pouvoir, d’une société civile dynamique et d’une croissance économique soutenue (CDA Collaborative, 2023). Ces atouts constituent un véritable rempart de résilience. Cependant, les récents impacts climatiques exacerbent activement les facteurs de conflit existants, pour la plupart latents. Parmi ceux-ci figurent les différends en matière de gouvernance, les tensions entre agriculteurs et éleveurs, l’exode rural et la concurrence pour les ressources, et ce sur plusieurs fronts simultanés.
2. Le contexte des menaces climatiques au Ghana
2.1 Hausse des températures et perturbations dans le secteur agricole
Selon les scénarios de fortes émissions, le nombre de journées de chaleur extrême par an en Afrique de l’Ouest devrait atteindre 140 d’ici les années 2060, soit plus d’un tiers de l’année civile (Climate Reality Project, 2023). Pour un pays où l’agriculture emploie environ 40 % de la population active et représente une part importante des moyens de subsistance en milieu rural, cette évolution constitue une menace structurelle pour l’économie et la sécurité sociale. Le stress thermique, les précipitations irrégulières et la fréquence accrue des sécheresses réduisent déjà les rendements agricoles, dégradent la qualité des denrées alimentaires et perturbent les calendriers de semis dans les communautés agricoles du Ghana.
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a averti en mai 2026 que le fait de négliger l’agriculture durable pourrait déclencher des crises alimentaires au Ghana, l’exploitation minière illégale (galamsey) et le changement climatique étant identifiés comme les deux menaces majeures pesant sur l’économie rurale. Le groupe de travail des Nations Unies a qualifié le galamsey d’« urgence environnementale la plus grave, qui connaît une expansion rapide et revêt une forte dimension politique » à laquelle le pays est confronté, la contamination au mercure des cours d’eau et la destruction des terres agricoles venant aggraver les difficultés agricoles liées au changement climatique (Agence de presse du Ghana, 2026). L’insécurité alimentaire ne reste pas longtemps un simple problème humanitaire ; historiquement, elle constitue l’un des facteurs précurseurs les plus fiables des conflits civils.
2.2 Conflit entre agriculteurs et éleveurs : la ligne de fracture du Nord
Le nord du Ghana est un microcosme des dynamiques à l’origine des conflits entre agriculteurs et éleveurs dans les zones arides d’Afrique de l’Ouest, conflits qui sont devenus nettement plus fréquents et violents depuis le début des années 1990 (Stiftung Wissenschaft und Politik, 2023). La rareté du fourrage et de l’eau, due à la hausse des températures et à l’irrégularité des précipitations, a exacerbé la concurrence pour les terres et les ressources en eau, contraignant les éleveurs à modifier leurs schémas de mobilité et à empiéter sur les terres agricoles. Dans le seul district de Gushegu, l’un des principaux foyers de conflit du nord du Ghana entre 2016 et 2022, les registres locaux ont recensé 102 cas de conflits entre agriculteurs et éleveurs et 17 cas de viols impliquant des éleveurs en tant qu’auteurs et victimes (Note d’orientation du SWP, 2023).
Pendant la saison sèche, des éleveurs transhumants, issus principalement de l’ethnie peule, migrent depuis la zone sahélienne et les pays voisins vers le Ghana, à la recherche de pâturages et d’eau. Ces mouvements saisonniers sont motivés en partie par le changement climatique, en partie par les déplacements liés aux conflits, et en partie par les forces du marché (CDA Collaborative, 2023). Il en résulte un conflit récurrent entre les revendications d’utilisation des terres à des fins agricoles et pastorales, que les mécanismes de gouvernance locaux sont de moins en moins en mesure de gérer. Le changement climatique n’est pas à l’origine de ce conflit, mais il aggrave la pénurie de ressources qui l’alimente.
Un rapport publié en 2024 par le Centre for Strategic and International Studies (CSIS) a identifié les conflits entre agriculteurs et éleveurs dans le nord du Ghana comme l’une des quatre principales sources de conflit, soulignant que les groupes armés pourraient exploiter les difficultés liées aux moyens de subsistance à des fins de recrutement, à l’image des dynamiques déjà observées dans le Sahel central (CSIS, 2024). Le caractère clandestin de l’exploitation minière artisanale (« galamsey ») dans les forêts ghanéennes a en outre été identifié comme constituant une source supplémentaire de recrutement et de revenus pour les organisations extrémistes.
2.3 Érosion côtière, déplacements de population et pressions urbaines
Le littoral ghanéen, long de 539 kilomètres, qui abrite la majeure partie des infrastructures économiques du pays ainsi que plusieurs de ses villes les plus densément peuplées, est confronté à des menaces croissantes liées à l’élévation du niveau de la mer et à l’érosion côtière. Le taux historique d’érosion côtière le long du littoral ghanéen a été estimé à 1,13 mètre par an, la partie occidentale enregistrant un taux de 1,86 mètre par an (Global Shield, 2024). Selon des projections prudentes, sur une période de 20 ans, plus de 13 000 personnes seront déplacées de manière permanente en raison des inondations côtières ; ce chiffre devrait passer à plus de 33 000 sur 50 ans, puis dépasser les 157 000 d’ici 2100 (Global Shield, 2024).
La montée du niveau de la mer menace des villes côtières historiques telles que Keta, Ada, Accra et Takoradi. La salinisation contamine les réserves d’eau douce et les terres agricoles, menaçant ainsi les moyens de subsistance des communautés de pêcheurs. Des recherches menées dans la région du delta de la Volta, au Ghana, ont révélé que la relocalisation planifiée — principale mesure d’adaptation mise en œuvre par le gouvernement — a un impact négatif sur le bien-être, le niveau d’anxiété et l’identité sociale des personnes déplacées (Abu et al., 2024). Les populations côtières déplacées qui migrent vers des centres urbains déjà sous pression exercent des contraintes sur le logement, les services et la cohésion sociale, ce qui conduit, comme cela a été largement documenté, à une insécurité urbaine.
2.4 Climat, migrations et recrutement par les extrémistes
L’analyse du CSIS sur la prévention des conflits, publiée en octobre 2024, a identifié la proximité du Ghana avec des extrémistes violents opérant au Sahel — principalement le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) — comme une quatrième source de conflit, dont l’intensité ne cesse de croître. Les groupes armés exploitent les griefs existants, et les pertes de moyens de subsistance liées au changement climatique constituent des arguments de recrutement convaincants. Comme on le constate dans le Sahel central, l’exploitation des ressources naturelles, y compris l’exploitation minière illégale, constitue une source lucrative tant de revenus que de recrues pour les organisations extrémistes (CSIS, 2024). Les déplacements de population du nord du Ghana vers les centres urbains du sud créent des populations composées de jeunes, économiquement marginalisés et nourrissant de nombreux griefs, qui constituent une cible démographique privilégiée pour la radicalisation.
3. Le déficit en matière de renseignement et de politique
Malgré la convergence bien documentée entre les facteurs climatiques et les risques sécuritaires, l’architecture de sécurité du Ghana n’a pas encore systématiquement intégré le changement climatique en tant que variable de menace dans les évaluations de sécurité nationale, les missions de renseignement ou la planification opérationnelle. Une évaluation réalisée en 2023 par CDA Collaborative Learning Projects et Chemonics International, s’appuyant sur une visite sur le terrain et des ateliers avec les parties prenantes, a révélé que, bien que le Ghana dispose d’un régime de gouvernance environnementale bien établi et d’un plan ambitieux d’atténuation des effets du changement climatique, la corruption, les problèmes de gouvernance et les contraintes budgétaires les ont rendus largement inefficaces dans la pratique, et que les liens entre les systèmes climatiques et les conflits n’avaient pas encore été intégrés dans les politiques et la programmation (CDA Collaborative Learning Projects & Chemonics International, 2023). Ce même rapport recommandait de développer et de renforcer les systèmes d’alerte précoce et d’intervention, ainsi que les capacités d’urgence des institutions (telles que l’Organisation nationale de gestion des catastrophes), ce qui laisse entendre que ces systèmes ne sont pas encore adaptés aux indicateurs à évolution lente, tels que les anomalies pluviométriques et le stress hydrique, que la littérature identifie comme des signaux précurseurs de l’insécurité liée au climat (CDA Collaborative Learning Projects & Chemonics International, 2023).
Au niveau régional, la Stratégie et le Plan d’action régionaux de la CEDEAO en matière de climat (2022-2030), officiellement adoptés par les États membres de la CEDEAO à Accra en 2022, ainsi que la Stratégie et le Plan d’action de l’Union africaine sur le changement climatique et le développement résilient (2022-2032) fournissent des cadres continentaux et régionaux pour l’action climatique (Commission de la CEDEAO, 2022 ; Union africaine, 2022). La stratégie de l’UA elle-même invite les institutions chargées de la sécurité à adopter une approche tenant compte du climat afin de mieux prévenir et gérer les conflits liés au changement climatique, une position conforme à celle adoptée en 2021 par le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (Service de recherche du Parlement européen, 2022). La transposition de ces cadres dans la planification de la sécurité nationale du Ghana reste toutefois incomplète. Un exemple transfrontalier est l’initiative REWarD–Bassin de la Volta, lancée en avril 2023 par le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Mali et le Togo afin d’inverser la dégradation des écosystèmes et des ressources en eau dans l’ensemble du bassin de la Volta, financée par le Fonds pour l’environnement mondial à hauteur d’un peu plus de 7,1 millions de dollars sur cinq ans et mise en œuvre par le Programme des Nations unies pour l’environnement et l’Union internationale pour la conservation de la nature (Programme des Nations unies pour l’environnement, 2023). Alors que la population du bassin devrait passer de 29 millions à 68 millions d’habitants d’ici 2046, ce niveau de financement soulève une véritable question : la coopération environnementale transfrontalière dans le bassin dispose-t-elle de ressources suffisantes pour répondre à l’ampleur du défi ?
L’évaluation réalisée par CDA Collaborative Learning Projects et Chemonics International conclut que, compte tenu des institutions solides du Ghana favorisant la cohésion sociale et de son cadre réglementaire existant en matière d’adaptation au changement climatique, le pays est bien placé pour faire face conjointement aux impacts climatiques et aux conflits, à condition que les avantages communs liés à la lutte contre le changement climatique et à la prévention des conflits soient soigneusement pris en compte (CDA Collaborative Learning Projects & Chemonics International, 2023). Cette même évaluation a révélé que cette intégration n’avait pas encore eu lieu au moment de la rédaction du présent article ; un constat qui vient directement étayer l’argument général de cet article selon lequel la profondeur institutionnelle requise dans les domaines de la planification climatique, du développement, de la sécurité et du renseignement n’a pas encore suivi le rythme de l’évolution de la menace.
4. Recommandations politiques
Premièrement, le Conseil national de sécurité du Ghana devrait officiellement intégrer le changement climatique en tant que menace de sécurité de catégorie A dans les documents relatifs à la stratégie de sécurité nationale, avec des missions spécifiques confiées aux services de renseignement, des évaluations annuelles des menaces et des implications en matière de planification opérationnelle. Deuxièmement, les systèmes d’alerte précoce du Ghana, gérés par l’Organisation nationale de gestion des catastrophes et les services de sécurité, devraient intégrer des indicateurs sensibles au climat, notamment des indices de sécheresse, des alertes en matière de sécurité alimentaire, les flux de déplacements de population et les rapports sur les conflits liés aux ressources. Troisièmement, les programmes de développement rural ciblés dans les districts du nord du Ghana soumis à des contraintes climatiques devraient être explicitement conçus pour réduire le climat de mécontentement dont tirent parti les organisations extrémistes. Quatrièmement, le Ghana devrait élaborer et financer une stratégie nationale de résilience côtière et de gestion des déplacements liés au climat qui aborde les dimensions de sécurité sociale liées aux mouvements de population côtière, et non pas uniquement les infrastructures physiques de protection contre la mer. Cinquièmement, le Ghana devrait mettre à profit son rôle d’État pivot régional pour plaider en faveur de l’intégration de la sécurité climatique dans les cadres de planification de la CEDEAO, compte tenu notamment des défis institutionnels auxquels est confrontée la CEDEAO suite au retrait de l’Alliance des États du Sahel.
5. Conclusion
C’est précisément la lenteur du changement climatique en tant que menace pour la sécurité qui le rend dangereux dans le contexte d’institutions conçues pour répondre à des crises aiguës. La stabilité du Ghana constitue un véritable atout, mais il ne s’agit pas d’un état permanent, mais plutôt d’une réussite politique qu’il convient de préserver activement face à des pressions qui ne cessent de s’intensifier. Le changement climatique est le fil que l’on tire et qui, s’il n’est pas maîtrisé, finira par défaire progressivement le tissu social, économique et institutionnel sur lequel repose la sécurité du Ghana. La crise sécuritaire la plus certaine à laquelle le Ghana est confronté est celle qu’il a le plus de temps pour prévenir, mais seulement s’il s’y prend dès maintenant.
Références
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Union africaine. (28 juin 2022). Stratégie et plan d’action de l’Union africaine en matière de changement climatique et de développement résilient (2022-2032). https://au.int/en/documents/20220628/african-union-climate-change-and-resilient-development-strategy-and-action-plan
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Projets d’apprentissage collaboratif du CDA. (2023). Changement climatique et conflits au Ghana. Extrait de https://www.cdacollaborative.org/publication/climate-change-and-conflict-in-ghana/
Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS). (11 octobre 2024). Prévention des conflits, changement climatique et pourquoi le Ghana revêt aujourd’hui une importance particulière. Consulté sur https://www.csis.org/analysis/conflict-prevention-climate-change-and-why-ghana-matters-now
Climate Reality Project. (28 juin 2023). Comment la crise climatique affecte le Ghana. Consulté sur https://www.climaterealityproject.org/blog/how-climate-crisis-impacting-ghana
Commission de la CEDEAO. (2022). Stratégie régionale et plan d’action de la CEDEAO en matière de climat (2022-2030). Direction de l’environnement et des ressources naturelles. https://www.climatestrategy.ecowas.int/images/documentation/2022_Action_Plan__-_ECOWAS_Regional_Climate_Strategy_2022-2030_EN.pdf
Service de recherche du Parlement européen. (2022). La première stratégie climatique de l’Union africaine [Note d’information]. Parlement européen. https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2022/738201/EPRS_BRI(2022)738201_EN.pdf
Agence de presse du Ghana. (mai 2026). Le fait de négliger l’agriculture durable pourrait déclencher des crises alimentaires au Ghana, met en garde l’ONU. Consulté sur https://gna.org.gh/2026/05/neglect-of-sustainable-agriculture-could-trigger-food-crises-in-ghana-un-warns/
Un bouclier mondial contre les risques climatiques. (2024). Rapport d’analyse des lacunes : Contribution au « Global Shield » contre les risques climatiques – Ghana. Extrait de https://www.globalshield.org/wp-content/uploads/2024/01/2024-01-16_GS-ICP-Ghana_Gap-Analysis_Final.pdf
Institut d’études sur la sécurité (ISS Africa). (20 juin 2023). La montée des eaux menace les zones côtières de faible altitude d’Afrique de l’Ouest. Consulté sur https://issafrica.org/iss-today/rising-tides-threaten-low-lying-coastal-west-africa
Institut d’étude des groupes violents / Institut Tony Blair pour le changement mondial. (28 novembre 2024). De la crise au conflit : changement climatique et extrémisme violent au Sahel. Consulté sur https://institute.global/insights/geopolitics-and-security/from-crisis-to-conflict-climate-change-and-violent-extremism-in-the-sahel
Fondation « Wissenschaft und Politik » (SWP). (2023). Conflits entre agriculteurs et éleveurs dans le nord du Ghana dans le contexte du changement climatique : causes et réponses politiques (Note d’orientation). Berlin : SWP. Extrait de https://www.swp-berlin.org/en/publication/policy-brief-09-farmer-herder-conflicts-in-northern-ghana-amid-climate-change
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Conseil de sécurité des Nations unies. (3 avril 2025). Communiqué de presse SC/16036 : Il faut soutenir les efforts visant à s’attaquer aux causes profondes des conflits et à atténuer l’impact du changement climatique en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Extrait de https://press.un.org/en/2025/sc16036.doc.htm
Portail de connaissances de la Banque mondiale sur le changement climatique. (2024). Ghana – Niveau de la mer (données historiques). Extrait de https://climateknowledgeportal.worldbank.org/country/ghana/sea-level-historical



























