Introduction
Au cours d’une grande partie de la dernière décennie, la Russie a renforcé son engagement en Afrique, notamment au Sahel et dans d’autres régions. Dans le discours politique, cet engagement a souvent été présenté comme une alternative aux partenariats occidentaux établis, l’accent étant mis sur la souveraineté, la non-ingérence et la coopération en matière de sécurité. Ce cadre de présentation a retenu l’attention dans des contextes où l’on a fait état d’un mécontentement vis-à-vis de l’engagement occidental de longue date, d’une insécurité persistante et d’une transformation économique limitée.
Cet article examine l’engagement de la Russie en Afrique en se concentrant sur quatre domaines : la coopération en matière de sécurité, les relations économiques, les réseaux financiers et les activités liées à l’information. La littérature existante indique que la présence de la Russie en Afrique couvre la coopération militaire, les accords économiques liés aux ressources et les adaptations financières associées à des changements géopolitiques plus larges (Bamidele, 2025 ; Faulkner & Parrens, 2025).
Cette analyse replace le rôle de la Russie dans le contexte plus large des relations extérieures en Afrique. Elle s’attache à mettre en évidence les continuités et les variations observables entre les différents acteurs extérieurs en matière de sécurité, d’engagement économique et d’interactions financières. L’article ne présente pas la Russie comme un modèle à part entière, mais examine plutôt ses activités par rapport aux schémas établis de relations extérieures sur le continent.
Engagement en matière de sécurité et résultats en matière de stabilité
La coopération en matière de sécurité constitue un volet majeur de l’engagement de la Russie en Afrique (Bamidele, 2025). Dans plusieurs pays africains, les gouvernements sont confrontés à des insurrections, au terrorisme, à la criminalité organisée, à des mouvements séparatistes et à l’instabilité politique. Dans ce contexte, la coopération en matière de sécurité est restée un volet important de l’engagement extérieur. Dans certains cas, la coopération russe en matière de sécurité a pris la forme de transferts d’armes, de formations militaires et du déploiement d’acteurs privés du secteur de la sécurité. La littérature disponible indique que, contrairement à certains partenariats occidentaux qui ont inclus des conditions liées à la gouvernance telles que des réformes institutionnelles, des dispositions relatives aux droits de l’homme ou des cadres de responsabilité démocratique, les engagements russes ont souvent comporté moins de conditions politiques explicites (Faulkner & Parrens, 2025). Dans des contextes de pression sécuritaire immédiate, de tels accords ont été adoptés par des acteurs étatiques à la recherche d’un soutien rapide en matière de sécurité. Au Sahel, notamment lors de transitions impliquant des gouvernements militaires, les accords de sécurité liés à la Russie ont été décrits dans la littérature comme s’inscrivant dans le cadre d’évolutions plus larges des partenariats de sécurité extérieurs (Sour, 2026).
Dans certains cas, l’intervention extérieure en matière de sécurité a été associée à des attentes d’amélioration du contrôle territorial et de réduction des activités des groupes armés. Cependant, les données empiriques suggèrent que la situation sécuritaire dans certains contextes, notamment au Mali, reste complexe, avec la présence et l’activité persistantes de groupes armés dans de nombreuses régions (The Sentry, 2025). Le cas du Mali illustre la persistance de l’insécurité dans un contexte de partenariats de sécurité externes en mutation. Les rapports disponibles indiquent que, malgré les changements intervenus au niveau des acteurs externes, les activités des groupes armés et les conflits territoriaux se sont poursuivis dans plusieurs zones. Dans ce contexte, les changements intervenus dans les partenariats de sécurité externes n’ont pas nécessairement entraîné des modifications uniformes de la dynamique sous-jacente du conflit.
Les informations récentes concernant des ajustements impliquant des acteurs de la sécurité liés à la Russie, notamment des retraits opérationnels et des restructurations dans certaines régions du Sahel, reflètent les changements en cours dans l’organisation de la coopération en matière de sécurité extérieure (Reuters, 2026). Ces évolutions ont été interprétées dans la littérature comme la preuve des contraintes opérationnelles auxquelles sont confrontés les acteurs militaires extérieurs dans des contextes où l’insécurité est structurellement ancrée. Dans une perspective analytique plus large, la littérature spécialisée en études de sécurité établit une distinction entre la garantie immédiate de la sécurité et la stabilité à long terme. Les interventions militaires peuvent modifier les conditions tactiques à court terme, mais elles ne s’attaquent pas directement aux facteurs structurels sous-jacents tels que la capacité de gouvernance, la légitimité de l’État et les inégalités socio-économiques. En ce sens, la persistance de l’insurrection est souvent associée à des conditions politiques et institutionnelles plus larges plutôt qu’à la seule disponibilité de la force militaire.
La promesse économique de la Russie a-t-elle toujours été une illusion ? Une perspective comparative
Contrairement à la Chine, la Russie n’a pas financé de programmes d’infrastructures à grande échelle sur l’ensemble du continent africain. Contrairement à l’Union européenne, elle ne figure pas parmi les principaux partenaires commerciaux de l’Afrique. Contrairement aux États-Unis, elle n’offre pas un accès significatif aux marchés financiers mondiaux, aux technologies de pointe ni à des financements de développement à grande échelle. Concrètement, l’empreinte économique de la Russie en Afrique reste relativement modeste malgré la visibilité croissante de sa présence politique et sécuritaire (Klomegâh, 2025 ; Klomegâh, 2026).
Ce décalage entre influence géopolitique et investissements économiques soulève une question fondamentale : un État peut-il véritablement se positionner comme partenaire de développement lorsqu’il ne dispose pas des capacités économiques nécessaires pour soutenir une transformation structurelle à l’étranger ? Le problème ne réside pas simplement dans le fait que la Russie investit moins que d’autres acteurs mondiaux. Il tient au fait que ses contraintes économiques internes limitent considérablement l’ampleur et la diversité de ses engagements à l’étranger.
La guerre en Ukraine a accentué ces contraintes. Les dépenses militaires ont absorbé une part croissante des ressources nationales, tandis que les sanctions internationales ont restreint l’accès aux marchés financiers mondiaux, réduit les flux d’investissements étrangers et limité les importations de technologies (Atlantic Council, 2025 ; Reuters, 2025). Bien que l’économie russe ait fait preuve de résilience à court terme grâce aux exportations d’énergie et à des ajustements budgétaires, sa capacité à long terme à financer des projets de développement à l’étranger de grande envergure reste limitée. Cette contrainte structurelle détermine directement la nature de l’engagement de la Russie en Afrique.
Plutôt que de se positionner comme un partenaire de développement à large spectre, l’engagement de la Russie en Afrique revêt de plus en plus un caractère sélectif et stratégique. Dans de nombreux cas, la coopération est axée sur l’accès aux ressources minérales et énergétiques, ainsi que sur l’alignement politique, plutôt que sur la transformation industrielle ou le développement humain. Ce schéma donne lieu à une relation davantage transactionnelle que axée sur le développement : l’aide en matière de sécurité est échangée contre des concessions minières, le soutien diplomatique contre un alignement géopolitique, et la coopération stratégique contre l’accès aux secteurs extractifs (Baranowski et al., 2025 ; Robert Lansing Institute, 2025).
Ce qui fait largement défaut dans ce modèle, c’est une stratégie cohérente et durable de transformation économique structurelle. En ce sens, l’engagement de la Russie commence à ressembler aux logiques extérieures mêmes qu’elle a historiquement critiquées. Depuis des décennies, les chercheurs et les décideurs politiques africains critiquent l’engagement occidental, lui reprochant de privilégier l’extraction des ressources au détriment des investissements productifs et du développement industriel (Sabbi, 2025). Or, de nombreuses initiatives russes contemporaines reproduisent des schémas similaires, bien que sous des discours politiques différents. Le langage du partenariat a évolué, mais l’économie politique sous-jacente reste souvent la même.
Cette tension apparaît plus clairement lorsque l’on compare systématiquement l’empreinte de la Russie à celle des acteurs occidentaux et multilatéraux. Alors que la présence de la Russie se concentre sur un ensemble restreint de secteurs, notamment la coopération nucléaire et les industries extractives, les investissements occidentaux et ceux de leurs alliés se répartissent sur un éventail plus large de domaines liés au développement, comprenant les infrastructures, la transition énergétique, les systèmes numériques, la santé et les corridors industriels.
Tableau 1 : Aperçu comparatif des investissements (Afrique, ces dernières années)
| Zone | Russie | Pays occidentaux/partenaires |
| Énergie nucléaire | Très solide | limité |
| Chemins de fer et axes de transport | Limitée | Très solide |
| Infrastructure numérique | Limitée | Très solide |
| L’exploitation minière et les minéraux stratégiques | En pleine croissance, mais restreint | Très solide et diversifié |
| Énergies renouvelables | Limitée | Très solide |
| Systèmes de santé | Limitée | Fort |
| Volume global des investissements | Des dizaines de milliards (concentrés, en partie opaques) | Des centaines de milliards promis/mobilisés |
Une image plus claire se dessine lorsque l’on examine les projets phares. Le projet confirmé le plus important de la Russie reste la centrale nucléaire d’El Dabaa en Égypte, évaluée à environ 30 milliards de dollars, ce qui représente un cas exceptionnel plutôt que représentatif des investissements russes à l’étranger (Joshi, 2024). D’autres initiatives, telles que les projets de pipelines au Congo, les projets de raffineries d’or au Mali et divers accords de coopération nucléaire au Burkina Faso, au Mali, en Éthiopie et au Zimbabwe, en sont encore à leurs débuts ou ne font l’objet d’aucun engagement financier rendu public (Clothia, 2025 ; The Voice of Africa, 2025). En revanche, les initiatives occidentales et de leurs alliés se caractérisent à la fois par une plus grande envergure et une couverture sectorielle plus large. À elle seule, la stratégie « Global Gateway » de l’Union européenne prévoit environ 150 milliards d’euros pour l’Afrique, couvrant les transports, les infrastructures numériques, la transition énergétique et les systèmes de santé (Commission européenne, s.d. ; Ergenc et Yun, 2025). Parmi les engagements supplémentaires, on compte 15,5 milliards d’euros de financement en faveur des énergies renouvelables dans le cadre des initiatives « Team Europe ». Les États-Unis, aux côtés de leurs partenaires, ont soutenu des programmes phares tels que le « Lobito Corridor », avec plus de 2 milliards de dollars mobilisés par l’UE et des financements supplémentaires provenant de banques de développement et d’agences américaines (Ambassade des États-Unis en Tanzanie, 2024). Les États-Unis se sont également engagés à verser près de 500 millions de dollars pour le développement des infrastructures et des minéraux critiques en Zambie (Reuters, 2026).
La différence n’est pas simplement quantitative ; elle est structurelle. Les investissements occidentaux et multilatéraux, malgré leurs complexités politiques, sont globalement orientés vers les infrastructures et les capacités de production. Les engagements de la Russie, en revanche, se concentrent sur l’extraction stratégique, la coopération nucléaire et des alliances sélectives entre États. Cette divergence est importante car elle révèle les limites du discours de la Russie se présentant comme un « partenaire de développement ». Alors que Moscou se présente comme une alternative aux conditions imposées par l’Occident et à sa domination, sa présence économique effective en Afrique manque souvent de l’ampleur, de la diversification et de la profondeur institutionnelle nécessaires à une transformation structurelle. En ce sens, la promesse économique de la Russie n’est pas entièrement une illusion, mais elle est fortement entravée par des réalités concrètes qui limitent son potentiel de transformation.
L’expansion des réseaux financiers parallèles en Russie
Les limites du modèle économique russe sont apparues plus clairement à travers le recours croissant à des mécanismes financiers alternatifs mis en place en réponse aux sanctions occidentales. Suite à l’intensification des restrictions financières après la guerre en Ukraine, les entités liées à la Russie ont recouru de manière accrue à des systèmes de paiement parallèles, à des sociétés intermédiaires et à des montages financiers transfrontaliers visant à réduire leur dépendance vis-à-vis des infrastructures bancaires dominées par l’Occident (Kennedy et al., 2025). Ces évolutions ont été décrites, dans certains débats politiques et médiatiques, comme s’inscrivant dans une transition plus large vers un système financier davantage multipolaire (voir Wang, 2025). Ces mécanismes financiers sont principalement conçus pour assurer la continuité des échanges commerciaux et des transactions financières russes dans un contexte d’accès restreint aux marchés financiers mondiaux (Madatova, 2025). Leur logique opérationnelle est dictée par la nécessité de maintenir les paiements transfrontaliers, de gérer les flux de devises étrangères et de faciliter les transactions internationales en dehors des systèmes réglementaires occidentaux conventionnels. À ce titre, ils s’inscrivent dans un ensemble plus large d’adaptations aux sanctions et restrictions financières. Pour les pays africains qui s’engagent dans ces réseaux ou y participent, ces dispositifs peuvent impliquer une exposition à des systèmes financiers fonctionnant en dehors des cadres réglementaires mondiaux standard. Dans de tels contextes, les transactions peuvent s’effectuer par l’intermédiaire d’institutions ou de canaux de paiement qui ne sont pas pleinement intégrés aux systèmes bancaires internationaux traditionnels. Certains rapports ont souligné que la participation à des réseaux financiers soumis à des sanctions peut être associée à une incertitude réglementaire et à des risques secondaires potentiels en matière de conformité (voir Zambian Observer, 2026).
Conclusion : Au-delà de la Russie, au-delà de l’Occident
L’influence croissante de la Russie en Afrique s’inscrit dans une tendance historique plus large, selon laquelle les puissances extérieures sont régulièrement considérées comme des solutions potentielles aux défis de développement du continent. Des puissances coloniales aux institutions financières internationales, en passant par la Chine et désormais la Russie, les États africains ont souvent placé de grands espoirs dans ces partenariats extérieurs. Si la Russie a réussi à se positionner comme une alternative à l’Occident et à tirer parti de la frustration généralisée suscitée par les politiques occidentales, son engagement révèle de plus en plus bon nombre des contradictions qui ont caractérisé les relations antérieures. Ses partenariats en matière de sécurité n’ont pas apporté de stabilité durable, son empreinte économique reste limitée et ses opérations d’influence semblent souvent plus développées que ses contributions au développement.
La leçon essentielle à retenir est que l’avenir de l’Afrique ne peut être assuré en remplaçant une dépendance extérieure par une autre. Que l’influence provienne de Moscou, de Washington, de Paris, de Bruxelles ou de Pékin, les puissances extérieures poursuivent en fin de compte leurs propres intérêts stratégiques. Le défi pour les gouvernements africains ne consiste donc pas à identifier un partenaire idéal, mais à se doter des capacités institutionnelles, économiques et politiques nécessaires pour négocier avec tous les partenaires à des conditions favorables. La véritable souveraineté ne se mesure pas à la capacité de changer d’alliances ; elle se mesure à la capacité de faire des choix indépendants sans devenir vulnérable aux pressions extérieures.
La plus grande réussite de la Russie en Afrique réside peut-être dans le fait qu’elle a mis en lumière les échecs de l’Occident, mais sa principale limite est son incapacité à proposer un modèle de développement fondamentalement différent. L’Afrique n’a pas besoin d’un nouveau protecteur ni d’un nouveau camp géopolitique à suivre. Elle a besoin d’institutions plus solides, d’économies productives, d’une gouvernance responsable et d’une autonomie stratégique. Tant que les États africains n’accorderont pas la priorité à ces fondements, le continent risque de rester prisonnier d’un cycle de déceptions géopolitiques, remplaçant une dépendance extérieure par une autre tandis que les défis sous-jacents du développement resteront sans solution.
Référence
Atlantic Council. Base de données sur les sanctions contre la Russie. www.atlanticcouncil.org. 20 juin 2026. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/econographics/russia-sanctions-database/
Bamidele, S. (2025). L’engagement stratégique de la Russie en Afrique : rivalité entre grandes puissances, souveraineté et politique de la multipolarité. Jadavpur Journal of International Relations, 29(2), 195-213.
Baranowski, M., Jabkowski, P. et Kammen, D. M. (2025). De l’invasion russe de l’Ukraine au champ de bataille du futur : la lutte géopolitique pour l’Ukraine. Energy Research & Social Science, 123, 104043. https://doi.org/10.1016/j.erss.2025.104043
Clothia, F. (2025). Le Mali entame la construction d’une raffinerie d’or soutenue par la Russie. www.bbc.com. 28 juin 2026. https://www.bbc.com/news/articles/c98w49220rko
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Faulkner, C. M., & Parrens, R. (2025). La Russie en Afrique : les groupes militaires privés au Sahel. gjia.georgetown.edu. 20 juin 2026. https://gjia.georgetown.edu/global-governance/russia-in-africa-private-military-proxies-in-the-sahel/
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Klomegâh, K. K. (2026). Le manque de soutien financier freine l’influence économique de la Russie en Afrique : une étude de cas sur les occasions manquées au Nigeria. thebftonline.com. 20 juin 2026. https://thebftonline.com/2026/01/03/the-tanjia-musa-fire-festival-reclaiming-gwollus-legacy-and-repositioning-northern-ghana/
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