Dans une grande partie du monde, les coups d’État sont devenus de plus en plus rares, leur survenue étant désormais considérée comme exceptionnelle plutôt que routinière. Par exemple, en Amérique du Sud, les événements dramatiques du 26 juin 2024 en Bolivie – lorsque le président Luis Arce a rapidement déjoué une tentative de coup d’État après que des troupes et des chars ont pris d’assaut le palais présidentiel – ont mis en évidence la manière dont de tels bouleversements sont désormais accueillis par une résistance rapide et une large condamnation internationale (Al Jazeera, 2024). En Asie, la dernière prise de pouvoir militaire réussie largement reconnue a eu lieu au Myanmar le 1er février 2021, lorsque le Tatmadaw a pris le pouvoir et a plongé le pays dans un conflit prolongé et brutal (Britannica, 2021). L’exemple moderne le plus cité en Europe reste la révolution Euromaidan de 2014 en Ukraine, interprétée par beaucoup comme une révolution mais qualifiée de coup d’État par ses opposants, marquant néanmoins la dernière fois qu’un gouvernement en place sur le continent a été évincé par la force (Revolution of Dignity, 2014). L’Amérique du Nord a connu encore moins de ruptures de ce type, la destitution d’un régime militaire en Haïti en 1994, soutenue par les États-Unis, étant le dernier coup d’État réussi largement reconnu dans la région (Haiti Crisis, 1994).
Pris ensemble, ces cas illustrent une tendance globale : les coups d’État en dehors de l’Afrique sont devenus peu fréquents, souvent de courte durée et largement délégitimés. Pourtant, sur le continent africain, la tendance va dans la direction opposée. Alors que le reste du monde s’achemine vers une stabilisation politique, l’Afrique a été témoin d’une résurgence troublante des prises de pouvoir militaires, ce qui soulève des questions urgentes sur la gouvernance, la sécurité et l’avenir des régimes démocratiques sur le continent.
Au début du mois de décembre 2025, le Bénin a été le dernier État à être confronté à cette réalité lorsqu’une tentative de coup d’État par des mutins de l’armée a été déjouée le 7 décembre. Selon un communiqué d’urgence de la CEDEAO (CEDEAO, 2025), le bloc régional a ordonné le déploiement de troupes d’intervention rapide du Nigeria, de la Sierra Leone, de la Côte d’Ivoire et du Ghana, les avions de chasse nigérians fournissant un soutien aérien « pour préserver l’ordre constitutionnel et l’intégrité territoriale de la République du Bénin ». Le président Patrice Talon a publiquement dénoncé cette tentative, la qualifiant d’atteinte à la stabilité que le pays s’efforce de maintenir depuis le début des années 1990.
La France a également joué un rôle majeur dans la mise en échec du coup d’État, comme l’ont rapporté DW et France24. Agissant à l’initiative du président Emmanuel Macron, les Français se sont coordonnés avec les dirigeants ouest-africains et, à la demande du gouvernement béninois, ont fourni des services de surveillance, d’observation, de renseignement et de soutien logistique aux forces armées béninoises, tandis que M. Macron a dirigé un effort de coordination régionale pour aider les forces loyalistes à reprendre le contrôle.
L’histoire du Bénin après l’indépendance, marquée par de multiples coups d’État et le long règne marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou, reste une toile de fond importante. Alors que le Bénin est considéré comme politiquement stable depuis 1991 (International Crisis Group, 2023), les récents développements suggèrent une tension institutionnelle croissante. En janvier, deux proches collaborateurs de Talon ont été condamnés à 20 ans de prison pour avoir prétendument fomenté un coup d’État en 2024 et, à la fin de 2025, les législateurs ont prolongé les mandats présidentiels de cinq à sept ans tout en maintenant la limite de deux mandats (Comptes rendus de l’Assemblée nationale du Bénin, 2025). Les analystes de la gouvernance notent que de telles mesures accentuent souvent les tensions au sein de l’élite (ISS Africa, 2025).
Guinée-Bissau : Un « coup d’État simulé » ou une nouvelle intervention militaire ?
Les événements en Guinée-Bissau ont aggravé le malaise régional. Le 26 novembre 2025, un jour avant que la commission électorale ne publie les résultats de l’élection présidentielle du 23 novembre, l’armée a annoncé qu’elle avait arrêté le président Umaro Sissoco Embaló, affirmant qu’elle avait déjoué un complot de déstabilisation. L’armée a suspendu la publication des résultats et interrompu le processus électoral (Déclaration des forces armées de Guinée-Bissau, 2025).
Cependant, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko et l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan ont qualifié l’incident de « mise en scène » et de « cérémonie » (West African Elders Forum Briefing, 2025). Jonathan s’est demandé pourquoi Embaló lui-même avait d’abord annoncé son renversement lors d’un appel téléphonique en direct à France 24, s’écartant ainsi de la dynamique habituelle des coups d’État dans la région. Les organisations locales de la société civile ont fait écho à ces soupçons, accusant Embaló – qui a déjà été critiqué pour avoir utilisé des crises afin de consolider son pouvoir – d’avoir organisé un « coup d’État simulé » pour anticiper des résultats électoraux défavorables (Plate-forme de la société civile de Guinée-Bissau, 2025).
L’histoire de la Guinée-Bissau donne du poids à ces interprétations. Depuis 1980, le pays a connu des coups d’État répétés, des tentatives de putsch ratées, une guerre civile et l’assassinat de personnalités politiques et militaires de haut rang (rapport du groupe d’experts des Nations unies sur la Guinée-Bissau, 2020). Les chercheurs identifient l’État comme un cas classique de prétorianisme enraciné, où l’armée agit comme l’arbitre ultime des transitions politiques (Chatham House, 2022).
Madagascar et la « ceinture des coupes » qui s’élargit
La prise de contrôle militaire de Madagascar entre le 12 et le 14 octobre 2025, qui a évincé le président Andry Rajoelina, a encore étendu ce que les analystes appellent la « ceinture de coups d’État » moderne de l’Afrique – une chaîne continue d’États s’étendant à travers l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et l’Afrique centrale (ISS Africa, 2024). Outre Madagascar, le Bénin et la Guinée-Bissau, d’autres pays africains, tels que le Mali, la Guinée, le Burkina Faso, le Niger, le Tchad, le Soudan et le Gabon, ont tous subi des prises de pouvoir ou des tentatives de prise de pouvoir par l’armée ou soutenues par l’armée depuis 2020.
Le Sahel reste l’épicentre de cette résurgence. Les juntes au Mali, au Burkina Faso et au Niger citent l’escalade de la violence djihadiste, l’insécurité omniprésente et l’échec des gouvernements élus pour justifier le recours au pouvoir militaire (UN Security Council Sahel Briefing, 2024). Les analystes notent régulièrement que la frustration de la population face à la détérioration des conditions de sécurité a créé un terrain fertile pour les interventions militaires (International Crisis Group, 2024).
Le facteur français : Griefs néocoloniaux et réalignement étranger
Le point commun entre de nombreux coups d’État récents est le rejet de l’influence française. Des pays comme le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad ont hérité de structures politiques et économiques profondément marquées par la France, notamment le système monétaire du franc CFA et les accords de défense post-indépendance qui ont permis le déploiement de troupes françaises pendant des décennies (Brookings Africa Security Report, 2023). Ce qui apparaissait autrefois pour beaucoup comme des partenariats stabilisateurs est devenu, pour les populations plus jeunes, un symbole d’enracinement néocolonial.
Les manifestations anti-françaises, les expulsions des forces françaises et les dénonciations publiques de Paris reflètent des demandes plus larges de souveraineté et d’autonomie économique (Sahel Social Movements Study, 2024). De nombreuses juntes se sont réorientées vers l’extérieur – vers la Russie, le groupe Wagner et, de plus en plus, la Turquie – tout en dégradant les relations avec la France et ses alliés (EU External Action Service Sahel Report, 2024). Cette reconfiguration géopolitique s’est même croisée avec la guerre entre la Russie et l’Ukraine, le soutien ukrainien aux groupes d’opposition dans certains pays du Sahel contribuant à la contestation par procuration sur le continent (Revue stratégique de l’OTAN, 2024).
Concentration francophone des coups d’État
l’exception de la Guinée-Bissau et du Soudan, presque tous les États ayant connu des coups d’État depuis 2020 sont francophones. Les historiens politiques attribuent cette situation en partie aux structures administratives que la France a laissées derrière elle – une gouvernance centralisée, des armées politisées et des dépendances sécuritaires de longue date qui ont compliqué la consolidation démocratique (Centre d’études africaines, 2023). La Guinée-Bissau, bien que lusophone, est linguistiquement et institutionnellement liée à la sphère francophone par son appartenance à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). L’association du Soudan avec l’ancienne région française du Soudan souligne encore la fluidité de ces héritages coloniaux.
Le « printemps » de l’AES : Modèle révolutionnaire ou vague autoritaire ?
La formation de l’Alliance des États du Sahel (AES) – qui comprend le Mali, le Niger et le Burkina Faso – est le signe d’une consolidation idéologique autour d’un sentiment anti-français et d’une gouvernance dirigée par les militaires. Les analystes affirment que l’AES cherche à se projeter comme un centre de gravité alternatif à la CEDEAO (Sahel Political Transitions Review, 2025). Comme tous les membres de l’AES sont dirigés par une junte, il est plausible que les futurs candidats soient également dirigés par des militaires, ce qui renforcerait la rhétorique révolutionnaire du bloc.
Pour de nombreux jeunes Africains désillusionnés par les échecs de la gouvernance, des personnalités telles que le capitaine Ibrahim Traoré du Burkina Faso sont devenues des symboles de dignité, de résistance et de renaissance anticoloniale (African Youth Political Sentiment Survey, 2025). Cependant, les spécialistes avertissent que la montée de ce récit offre également une couverture aux acteurs militaires opportunistes qui peuvent exploiter le sentiment anticolonial populaire pour leur pouvoir personnel (ISS Africa Governance Watch, 2025).
Conclusion
La résurgence des coups d’État en Afrique, en particulier en Afrique de l’Ouest francophone et au Sahel, reflète une confluence de griefs historiques, d’échecs de gouvernance, de réalignement géopolitique et de frustration publique. Alors que certains acteurs présentent les coups d’État comme des outils de libération de l’influence néocoloniale, d’autres semblent utiliser ce discours à des fins factionnelles ou personnelles. Alors que le continent traverse cette période turbulente, le défi consiste à distinguer les véritables voies vers la souveraineté et le renouveau des prises de pouvoir opportunistes déguisées en réformes révolutionnaires. Une chose reste claire et incontestable : l’emprise néocoloniale de la France sur l’Afrique de l’Ouest francophone s’affaiblit à chaque coup d’État réussi dans la région. C’est pourquoi Macron a dû intervenir dans la situation du Bénin pour sauver l’influence que la France possède encore et préserver tout point d’appui pour poursuivre l’exploitation de la région. C’est comme si l’Afrique de l’Ouest francophone, à travers ces coups d’État, se débarrassait de sa peau et de son identité françaises dans une tentative tortueuse de trouver son vrai visage et de couper le pipeline d’oxygène africain qui a maintenu la France en vie. Ces pays semblent avoir trouvé dans les coups d’État le seul moyen d’échapper au pouvoir et à l’influence de la France, qui les exploite depuis des décennies. Bien qu’un coup d’État soit condamnable en soi, ces pays francophones d’Afrique de l’Ouest le considèrent comme un moindre mal qui leur permet de se libérer d’un plus grand mal, la France. Pour eux, la fin justifie les moyens et ils ne reculeront pas tant que la purge n’aura pas eu lieu.
Références
Al Jazeera. (2024). Le président bolivien déclare que la tentative de coup d’État a été déjouée après que les troupes ont pris d’assaut son palais.
Britannica. (2021). L’armée du Myanmar s’empare du pouvoir lors d’un coup d’État en février.
Revolution of Dignity. (2014). L’Euromaïdan ukrainien et la chute du gouvernement Yanukovych.
Haiti Crisis. (1994). Restauration de l’ordre constitutionnel en Haïti avec le soutien des États-Unis.
CEDEAO. (2025). Communiqué d’urgence sur la tentative de coup d’État du 7 décembre au Bénin.
International Crisis Group. (2023). Bénin : Trends in Democratic Stability.
Compte rendu de l’Assemblée nationale du Bénin. (2025). Amendements législatifs sur la prolongation du mandat présidentiel.
ISS Africa. (2025). Tensions entre élites et réforme constitutionnelle au Bénin.
Déclaration des forces armées de Guinée-Bissau. (2025). Déclaration sur le complot de déstabilisation déjoué.
West African Elders Forum Briefing. (2025). Développements politiques en Guinée-Bissau.
Plate-forme de la société civile de Guinée-Bissau. (2025). Réponse de la société civile aux événements du 26 novembre.
Rapport du groupe d’experts de l’ONU sur la Guinée-Bissau. (2020). Évaluation de l’instabilité politique et des réseaux illicites.
Chatham House. (2022). Le prétorianisme et les transitions politiques en Guinée-Bissau.
ISS Afrique. (2024). The Expanding Coup Belt in Africa.
Briefing du Conseil de sécurité de l’ONU sur le Sahel. (2024). Security Developments and Governance Failures in the Sahel.
International Crisis Group. (2024). Sentiment public et interventions militaires au Sahel.
Rapport de Brookings sur la sécurité en Afrique. (2023). L’influence postcoloniale de la France en Afrique francophone.
Étude sur les mouvements sociaux au Sahel. (2024). Drivers of Anti-French Sentiment in the Sahel.
EU External Action Service Sahel Report. (2024). Alignements géopolitiques des États du Sahel.
Revue stratégique de l’OTAN. (2024). Dynamique de procuration du conflit russo-ukrainien en Afrique.
Centre d’études africaines. (2023). Héritages administratifs francophones et dynamique des coups d’État.
Revue des transitions politiques au Sahel. (2025). L’Alliance des États du Sahel et la reconfiguration des pouvoirs régionaux.
African Youth Political Sentiment Survey. (2025). Perceptions des leaders anti-coloniaux parmi les jeunes Africains.
ISS Africa Governance Watch. (2025). Risques de dérive autoritaire dans les régimes post-coup d’État.




























