Introduction
Le blitz des médias sociaux sahéliens fait référence aux campagnes d’influence numérique coordonnées qui émergent des régimes militaires sahéliens (Burkina Faso, Mali et Niger) et qui cherchent à remodeler l’opinion régionale autour des thèmes de la souveraineté, de l’anti-impérialisme et de l’autodétermination panafricaine, afin de justifier les coups d’État qui ont érodé les acquis démocratiques dans la région. Ces efforts conscients semblent projeter et dépeindre les coups d’État en termes très attrayants comme le seul moyen pratique de surmonter les défis sous-jacents en matière de développement et de sécurité en Afrique. Les récits visent généralement à délégitimer la CEDEAO et les partenaires occidentaux, à valoriser le « renouveau patriotique » mené par l’armée.renouveau patriotique » et à affaiblir la confiance démocratique dans les institutions libérales. Les principales plateformes utilisées sont TikTok, Facebook, X (anciennement Twitter) et WhatsApp.
Architecture clé / Fonctionnement
Les architectures de propagande orchestrées par les régimes putschistes à travers le Sahel se manifestent à travers des modalités multiples et interdépendantes de contrôle de l’information et de projection idéologique. Parmi ces modalités, on peut citer les suivantes :
- Déploiement de messages stratégiques alignés sur l’État : Il s’agit d’instruments discursifs méticuleusement conçus pour recadrer les interventions militaires en tant que une « action corrective souveraine »et donc des actes souverains de rédemption nationale plutôt que l’ordre constitutionnel. Ces récits cherchent à faire dérailler la légitimité de la gouvernance en termes moraux et de développement. Ils affirment que la démocratie libérale n’a pas réussi à apporter le progrès matériel ou à protéger la dignité africaine, positionnant ainsi l’intendance militaire comme une voie corrective vers une « souveraineté authentique ». « souveraineté authentique » et un développement accéléré.
Dans le contexte burkinabè, l’administration du capitaine Ibrahim Traoré a institutionnalisé une équipe de propagande numérique et de médias sociaux, qui aurait été formée par des stratèges en communication chinois et russes. Cette unité opère sous la coordination d’un membre de confiance du cercle intime de Traoré et est chargée de diffuser la doctrine idéologique familièrement appelée « Ibisme » – un hybride de populisme révolutionnaire, de discours anti-impérialiste et de nationalisme charismatique numériquement médiatisé conçu pour consolider la légitimité du régime de Traoré et inspirer l’émulation régionale.
- Les écosystèmes d’influenceurs : Les écosystèmes d’influenceurs qui sous-tendent la propagande numérique sahélienne représentent un réseau décentralisé mais hautement coordonné de producteurs de contenu, à la fois dans la sous-région et à travers la diaspora, qui servent d’amplificateurs des récits alignés sur le régime à travers les principales plateformes de médias sociaux telles que TikTok, X, Facebook et WhatsApp. Ces acteurs, souvent des panafricanistes autoproclamés et des personnalités du monde du spectacle, constituent un vecteur essentiel de normalisation et de popularisation de la souveraineté militaire auprès des jeunes.
Un exemple paradigmatique est l’activiste numérique burkinabè basé aux États-Unis et connu en ligne sous le nom de « ibrahimamaiga769 », qui s’est révélé être l’un des défenseurs et promoteurs les plus virulents de l’Alliance des États du Sahel (AES). Grâce à des vidéos chargées d’émotion, ces influenceurs contribuent à la construction d’une communauté affective de solidarité qui transcende les frontières nationales.
Au Ghana, la diffusion de ces récits a été facilitée, bien que souvent par inadvertance, par des célébrités de premier plan telles que l’artiste hiplife « Sarkodie » et l’acteur de Kumawood « Kwadwo Nkansah Lil-Win », dont l’énorme audience numérique confère une légitimité symbolique aux figures populistes sahéliennes. Leur présentation du capitaine Ibrahim Traoré comme une incarnation contemporaine des icônes révolutionnaires panafricaines telles que Kwame Nkrumah, Thomas Sankara et Nelson Mandela, reflète la résonance émotionnelle et symbolique de ces récits, même lorsque ces soutiens résultent d’une conscience politique limitée plutôt que d’un alignement idéologique délibéré.
En effet, l’écosystème des influenceurs fonctionne comme un multiplicateur de propagande informel, traduisant les discours sanctionnés par l’État en icônes populaires afin de renforcer l’attrait esthétique et moral du « renouveau souverain » mené par l’armée. « renouveau souverain » dirigé par l’armée dans l’espace numérique de l’Afrique de l’Ouest.
- Le discours anti-occidental : Le discours anti-occidental constitue un pilier idéologique central dans les opérations d’information des régimes sahéliens, stratégiquement présenté comme une lutte juste contre la domination néocoloniale et l’ingérence extérieure dans la souveraineté africaine. Cette architecture narrative, souvent soutenue par des alliés russes, cherche à redéfinir le paysage moral du pouvoir dans la région en construisant l’Occident, en particulier la France, comme le principal antagoniste dans la quête d’autodétermination de l’Afrique.
Dans ce cadre rhétorique, les slogans anti-français et plus largement anti-occidentaux sont déployés comme des instruments populistes de mobilisation, conçus pour résonner avec les griefs historiques de longue date contre l’exploitation coloniale et la dépendance post-indépendance. Il est important de noter que ce discours fonctionne comme un amortisseur politique, activé de manière cyclique lorsque les régimes sont confrontés à une baisse de l’approbation publique ou à des crises de légitimité. À ces moments-là, les dirigeants invoquent le spectre de la subversion occidentale pour raviver la ferveur nationaliste et consolider le soutien à la fois sur leur territoire et dans les communautés de la diaspora.
Un exemple particulièrement illustratif, souvent utilisé par tous les chefs de junte du Sahel, concerne la diffusion orchestrée de désinformation sur les plateformes de médias sociaux, alléguant des tentatives de coup d’État parrainées par l’Occident, une fabrication destinée à susciter la sympathie des masses, à raviver le sentiment patriotique et à détourner la frustration populaire des échecs de la gouvernance interne. En ce sens, le discours anti-occidental ne fonctionne pas simplement comme un récit défensif, mais comme une stratégie performative de survie politique, mêlant la manipulation affective, la mémoire historique et la propagande numérique en un instrument cohésif d’endurance du régime.
Mécanismes d’influence
La transmission des récits numériques sahéliens au Ghana se fait par le biais de plusieurs canaux entrelacés. Tout d’abord, les influenceurs bilingues du Burkina Faso communiquent par le biais de bonnes phrases en anglais, d’argot ouest-africain, avec des motifs panafricains familiers à la jeunesse ghanéenne. Dans d’autres cas, des influenceurs anglophones sont utilisés pour diffuser le message. En outre, les algorithmes Meta et TikTok favorisent les vidéos à forte charge émotionnelle qui mettent l’accent sur la fierté africaine et la résistance anti-impérialiste. Cette approche suscite des émotions fortes qui peuvent conduire à des catastrophes. Le Ghana abriterait l’une des plus grandes diasporas burkinabè au monde. Compte tenu de ces chiffres, la communauté de la diaspora dans le pays et les réseaux de jeunes de la CEDEAO pourraient servir de passerelles, en partageant la propagande de l’AES par le biais de groupes WhatsApp et d’associations d’étudiants. Cette pratique est très courante, en particulier dans les communautés très peuplées du nord du pays.
En ce qui concerne la résonance culturelle, l’imagerie sankariste, que Traore prétend représenter, attire fortement la jeunesse ghanéenne, qui l’identifie aux idéologies nkrumahistes de souveraineté et d’autosuffisance. Cela attire fortement les mouvements socialistes du pays. En outre, les récits de l’exploitation occidentale et de la corruption des élites s’alignent sur les frustrations nationales liées à la dépendance vis-à-vis du FMI et à l’inégalité, ce qui attire l’attention de la jeunesse ghanéenne qui pense que les dirigeants africains sont corrompus et ne font qu’exploiter les masses.
Il en résulte un écho transfrontalier de réseaux en ligne où une rhétorique anti-occidentale, fondée sur la souveraineté, circule parmi les communautés de jeunes Ghanéens actifs sur le plan numérique, en particulier dans les universités et les secteurs créatifs.
Conséquences et risques
Le blitz des médias sociaux sahéliens représente un risque plus important pour les démocraties africaines et ghanéennes, avec des conséquences accablantes. Premièrement, la cohésion interne : La polarisation croissante entre la jeunesse nationaliste (influencée par le mirage des récits panafricains) et les élites pro-libérales au Ghana pose un sérieux défi à la culture de modération politique et de recherche de consensus qui existe depuis longtemps dans le pays. Influencés par la montée en puissance des « récits de souveraineté » sahéliens et les campagnes en ligne glorifiant les régimes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger, une partie de la jeunesse ghanéenne a commencé à considérer la démocratie libérale comme une construction occidentale qui sert les intérêts de l’élite plutôt que le citoyen ordinaire. Cette dérive idéologique contraste fortement avec les perspectives de la classe politique et intellectuelle pro-libérale du Ghana, qui continue à défendre les normes démocratiques, l’État de droit et la coopération internationale. Si rien n’est fait, cela pourrait éroder la culture politique historiquement inclusive du pays, rendant le discours public futur plus contradictoire, plus populiste et plus sensible à la rhétorique extrémiste.
En politique électorale, la propagation de la désinformation numérique constitue une menace importante pour l’intégrité démocratique du Ghana et la confiance du public lors des prochaines élections générales de 2028. Les détracteurs pourraient adopter la propagande de style sahélien et les récits en ligne soutenus par l’étranger, axés sur les thèmes de la corruption, de la trahison des élites et de l' »indépendance souveraine ».indépendance souveraine » pour s’infiltrer dans les espaces numériques du Ghana, en exploitant les frustrations existantes en matière de gouvernance et d’inégalité. Si l’on n’y prend garde, ces récits pourraient fausser la perception qu’a le public des candidats politiques, délégitimer les institutions électorales et susciter un cynisme généralisé quant à la crédibilité de nos processus démocratiques. Le contrat social et la légitimité électorale sur lesquels repose la démocratie ghanéenne pourraient s’en trouver ébranlés.
En outre, dans le domaine des relations civilo-militaires, la « romantisation » croissante des « soldats patriotiques » est un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur. « soldats patriotes » (le modèle du Sahel) sur les plateformes de médias sociaux modifie progressivement la perception qu’a le public du rôle de l’armée défini par la Constitution dans l’ordre démocratique du Ghana. Influencés par la glorification des chefs militaires sahéliens, en particulier le capitaine Ibrahim Traoré et le colonel Assimi Goïta, des segments de la jeunesse ghanéenne perçoivent de plus en plus les forces armées non seulement comme des défenseurs de l’intégrité territoriale, mais aussi comme des agents potentiels du « salut« de la corruption politique et d’une gouvernance inefficace. Ce changement de perception, amplifié par les médias numériques, risque d’éroder le principe de suprématie civile qui sous-tend l’équilibre civilo-militaire stable du Ghana depuis la Quatrième République et, avec le temps, pourrait normaliser l’idée que l’intervention militaire est une réponse légitime, voire héroïque, aux échecs du leadership civil. Si elle n’est pas atténuée, cette réorientation idéologique pourrait affaiblir les barrières sociales et institutionnelles qui ont historiquement protégé le Ghana de la contagion des coups d’État affectant d’autres régions du Sahel.
En termes de sécurité de l’information, l’écosystème numérique ouvert et dynamique du Ghana, bien qu’essentiel à sa vitalité démocratique, expose également le pays à des opérations d’influence étrangères orchestrées par des réseaux liés à la Russie et des médias associés aux pays de l’AES. Ces acteurs exploitent la faiblesse de la réglementation numérique, la forte pénétration des médias sociaux et la faible sensibilisation du public à la manipulation en ligne pour infiltrer les espaces d’information avec de la désinformation, des théories du complot et des récits anti-occidentaux. Ces tactiques hybrides brouillent la frontière entre le discours politique légitime et l’influence secrète, façonnant subtilement l’opinion publique et sapant la confiance dans les institutions de l’État. Au fil du temps, ces opérations pourraient se transformer en menaces hybrides persistantes, capables de déstabiliser la stabilité politique du Ghana, de polariser la société et d’affaiblir l’intégrité de son environnement d’information démocratique.
Facteurs d’atténuation et options politiques
L’éducation aux médias et la société civile : Les organisations locales de vérification des faits, telles que Fact-Check Ghana et Ghana Fact, devraient activement démystifier la désinformation d’origine sahélienne, tandis que les universités et les groupes de réflexion devraient de plus en plus discuter de la « souveraineté numérique ».souveraineté numérique » et la résilience de l’information.
Résilience institutionnelle : Le Ghana devrait conserver et renforcer ses solides défenses démocratiques – ses médias indépendants, les organismes de surveillance de la société civile et une armée professionnalisée. Le Conseil national pour la paix et la Commission électorale devraient jouir d’une solide légitimité.
Options politiques : 1. Communication stratégique – Contrer les propagandistes du coup d’État sahélien par des récits de souveraineté centrés sur le Ghana et portant sur le patriotisme et la démocratie.
- Diplomatie médiatique transfrontalière – Engager les mouvements de jeunesse de l’AES de manière constructive plutôt qu’antagoniste.
- Programmes d’alphabétisation numérique – Intégrer l’éducation numérique civique dans les programmes d’enseignement secondaire et supérieur.
- Coordination régionale – La CEDEAO doit moderniser sa stratégie d’information pour contrer les récits hybrides par des récits courts et crédibles sur les médias sociaux plutôt que par la censure.
Le blitz des médias sociaux sahéliens représente une nouvelle frontière dans la politique régionale de l’information, mêlant l’activisme des jeunes, le populisme numérique et la guerre narrative menée par l’État. Si le modèle du Sahel (Burkina Faso) trouve un écho émotionnel auprès de la jeunesse ghanéenne, son adoption à long terme pourrait éroder la résilience démocratique. La réponse du Ghana doit trouver un équilibre entre l’authenticité idéologique et la défense de la démocratie, en affirmant un récit de souveraineté démocratique africaine/ghanéenne qui protège les jeunes contre les manipulations extérieures.



























