Tous les deux ans, la Coupe d’Afrique des Nations (AFCON) fait plus que couronner un champion de football. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle suspend brièvement le poids des crises quotidiennes et permet au continent de respirer, de rire, de se disputer et de s’imaginer à nouveau. L’AFCON 2025, organisée au Maroc, n’a pas fait exception à la règle. Du coup de sifflet d’ouverture le 21 décembre 2025 au match final le 18 janvier 2026, le tournoi a été rempli d’excitation, de drame et de suspense ; des moments qui ont transcendé les stades pour se retrouver sur les places publiques numériques des médias sociaux. Sur toutes les plateformes, en particulier TikTok, X anciennement connu sous le nom de Twitter, et Instagram, l’AFCON a généré un flux ininterrompu de mèmes, de débats, de blagues et de rivalités. Les Africains de différents pays ont débattu avec passion de la supériorité du football, des décisions arbitrales et de la domination historique. Si certains supporters ghanéens se sont montrés compréhensifs, d’autres se sont ouvertement réjouis de l’élimination des Super Eagles du Nigéria en demi-finale, rappelant des rivalités footballistiques de longue date qui semblaient aussi anciennes que le tournoi lui-même. Dans le même temps, de nombreux Africains se sont ralliés au Sénégal, voyant dans cette équipe non seulement l’excellence sportive, mais aussi un symbole de discipline, d’organisation et de fierté continentale.
Ces moments de joie collective sont importants. Ils ont révélé un continent avide d’expériences partagées qui transcendent les frontières, même brièvement. À une époque où l’Afrique est souvent dépeinte à travers des récits de crise, de conflit et de dépendance, l’AFCON a offert une autre histoire : celle du rire, de la créativité, de la rivalité sans guerre et de l’unité dans la diversité. Pourtant, au milieu du bruit, de l’humour et de la célébration, une figure silencieuse s’est distinguée, immobile, silencieuse et profondément symbolique. Lors des matchs de la République démocratique du Congo, un supporter congolais, Michel Kuka Mboladinga, plus connu sous le nom de Lumumba Vea, est resté immobile pendant toute la durée des matchs, imitant la célèbre statue de Patrice Lumumba à Kinshasa. Vêtu simplement et refusant de réagir même dans les moments d’excitation intense, Mboladinga a incarné la discipline, la retenue et la mémoire. Son silence a été plus fort que les chants. Cet acte est rapidement devenu viral, car ce qui n’était au départ qu’un geste individuel de commémoration s’est transformé en une conversation continentale et mondiale. Pour de nombreux jeunes Africains, dont certains rencontraient l’image de Lumumba pour la première fois (en particulier Gene Z), il s’agissait d’un rappel que l’histoire de l’Afrique ne commençait pas avec des hashtags et ne se terminait pas avec l’indépendance coloniale. La présence de Lumumba à l’AFCON, ressuscitée par la culture populaire, a relié le football à la politique, à la mémoire et aux luttes inachevées.
Au moment de l’indépendance, la plupart des premiers dirigeants de ces pays nouvellement fondés, guidés par l’idéal du panafricanisme, ont cherché d’autres voies vers le développement. Lumumba, Nkrumah, Toure et Nyerere, entre autres, ont emprunté cette voie. Ce mouvement a eu pour conséquence d’encombrer les espaces politiques de ces pays d’acteurs poursuivant des objectifs divergents sous la bannière de « l’ordre », de la « stabilité » ou de la « responsabilité internationale ». Or, ces objectifs sapent systématiquement les intérêts collectifs de l’Afrique. Patrice Lumumba, le premier Premier ministre du Congo, n’était pas seulement un dirigeant nationaliste. Il était le symbole de la souveraineté africaine sans compromis, de l’unité panafricaine et de la résistance à la domination extérieure. Son assassinat en 1961, facilité par des trahisons internes et des intérêts extérieurs, reste l’un des exemples les plus clairs de la façon dont les aspirations africaines ont été déréglées par des intérêts mal alignés entre les élites locales, les puissances étrangères et la population africaine au sens large. La vie et la mort de Lumumba illustrent un schéma récurrent dans l’histoire politique africaine. Sa vision d’un Congo indépendant, libéré des manipulations étrangères et de l’exploitation interne, menaçait directement les intérêts en place. Alors qu’il recherchait une véritable souveraineté et une légitimité populaire, d’autres, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Congo, donnaient la priorité au contrôle des ressources, aux avantages géopolitiques et à la stabilité du régime. Comme dans le cas de Nkrumah au Ghana, la destitution de Lumumba a été justifiée par des arguments sécuritaires, mais elle s’est soldée par des décennies d’autoritarisme, d’extraction et d’instabilité. Leur sort reflète la façon dont les dirigeants africains qui défient les structures d’intérêt dominantes sont souvent confrontés à l’isolement, à la délégitimation ou à l’élimination. La renaissance symbolique de Lumumba à l’occasion de l’AFCON n’est donc pas accidentelle. Elle résonne parce que de nombreux Africains reconnaissent que les conditions structurelles auxquelles il était confronté n’ont pas disparu. L’influence extérieure persiste, les élites internes donnent souvent la priorité à la survie du régime plutôt qu’au bien-être de la population et l’unité continentale reste plus rhétorique que réelle. Dans ce contexte, le football devient un espace où les histoires refoulées ressurgissent et où la mémoire politique trouve une nouvelle expression.
L’AFCON 2025 a démontré comment la culture populaire peut momentanément réaligner les intérêts africains. Les supporters de différents pays étaient en profond désaccord, se moquaient les uns des autres sans relâche, mais partageaient tout de même un espace émotionnel commun. Les mêmes plateformes de médias sociaux qui amplifient souvent les divisions sont devenues des arènes de narration collective et de création d’identité. Ce phénomène est important car il contraste fortement avec le comportement politique des élites. Alors que les Africains ordinaires trouvent de la joie, de la solidarité et du sens dans des moments partagés comme l’AFCON, les dirigeants politiques du continent restent souvent piégés par des priorités mal alignées entre les objectifs nationaux et continentaux, entre les besoins populaires et les allégeances extérieures, entre le pouvoir à court terme et le développement à long terme. La présence silencieuse de Lumumba à l’AFCON a mis en évidence cette contradiction. Il a rappelé ce que le leadership africain pouvait signifier : la clarté morale, le courage et l’alignement sur le peuple. Son héritage incite les dirigeants contemporains à se poser des questions difficiles sur les intérêts qu’ils servent réellement.
La résurgence de l’image de Lumumba lors de l’AFCON est porteuse d’enseignements importants pour les dirigeants africains d’aujourd’hui. Tout d’abord, la légitimité ne peut être maintenue par la coercition, le soutien extérieur ou la seule gouvernance sécurisée. Elle doit être ancrée dans l’alignement sur les aspirations populaires. Deuxièmement, l’unité ne peut être déclarée, elle doit être pratiquée à travers des politiques qui donnent la priorité aux intérêts collectifs de l’Afrique plutôt qu’à des agendas nationaux ou étrangers fragmentés. Enfin, les dirigeants africains doivent reconnaître que la mémoire est politique. Les jeunes Africains se réapproprient l’histoire par le biais des espaces numériques, de la culture populaire et des symboles. Ils remettent en question les récits hérités et revisitent des figures comme Lumumba, non pas comme des reliques du passé, mais comme des points de référence à l’aune desquels le leadership actuel est mesuré. En ce sens, l’AFCON n’était pas seulement un tournoi de football. C’était un moment culturel et politique. Au milieu des rires, des mèmes et des rivalités, elle a rouvert de vieilles questions sur le pouvoir, la trahison et l’espoir. Le retour silencieux de Patrice Lumumba a rappelé au continent que, même si les intérêts restent mal alignés, le désir de dignité, d’unité et d’autodétermination perdure et que c’est peut-être là la plus durable des victoires.




























