Introduction
Pendant les décennies qui ont suivi la vague d’indépendance, les relations entre l’Afrique et ses partenaires occidentaux traditionnels, en particulier l’Europe et les États-Unis, ont souvent été définies par une structure rigide, des interventions militaires et le maintien de liens politiques postcoloniaux. Ce modèle, souvent appelé « Françafrique » dans le contexte français, a été de plus en plus considéré par les populations africaines comme asymétrique et néocolonial, ce qui a fini par alimenter le sentiment anti-occidental et créer des revers diplomatiques.
En réponse à ce paysage géopolitique changeant, marqué par la montée de la Chine et d’autres puissances émergentes en tant que partenaires alternatifs, les nations occidentales entreprennent un pivot stratégique décisif. Cette nouvelle logique vise à remplacer un paradigme centré sur la sécurité et l’aide par un partenariat économique, des investissements réciproques et un engagement diplomatique mutuellement bénéfique (Concerto, 2023). Cet article examine les composantes essentielles de ce renouveau stratégique afin d’illustrer les implications de cette évolution des relations.
Redéfinir le partenariat : De l’aide à l’investissement
Le changement fondamental dans la stratégie occidentale est le passage d’une « logique d’aide » à une « logique d’investissements solidaires et de partenariats », un principe fortement articulé par le président français Emmanuel Macron depuis son discours de Ouagadougou en 2017 (Élysée, 2017). Ce pivot reconnaît le potentiel économique croissant de l’Afrique, sa vaste population de jeunes et son rôle crucial dans les chaînes d’approvisionnement mondiales (Chatham House, 2009).
L’initiative « Global Gateway » de l’Union européenne
L’Union européenne (UE) a formalisé cette nouvelle approche à travers son initiative Global Gateway, qui vise à mobiliser jusqu’à 150 milliards d’euros d’investissements pour l’Afrique entre 2021 et 2027, soit environ la moitié du financement global de l’initiative (Commission européenne, 2023).
La passerelle mondiale cible des secteurs spécifiques et transformateurs tels que la transition verte (énergies renouvelables), la transition numérique (câbles à fibres optiques, centres de données) et la croissance durable (Commission européenne, 2023). Le plan comprend des projets majeurs tels que la réhabilitation des corridors de transport stratégiques à travers l’Afrique de l’Ouest (par exemple, Abidjan-Lagos, Dakar-Abidjan) et le soutien au développement de la capacité de production d’hydrogène vert, visant 40 gigawatts de capacité d’électrolyse d’ici 2030 (Commission européenne, 2022).
Dans les corridors stratégiques, le Ghana bénéficie directement des investissements visant à intégrer les réseaux de transport multimodaux africains et européens, ce qui complète directement les ambitions du secrétariat de la zone de libre-échange continentale africaine (AfCFTA) basé à Accra (Commission européenne, 2022).
Une empreinte moins militaire et plus diplomatique
Une autre pierre angulaire de l’engagement renouvelé est la réduction et la réorientation conscientes de l’empreinte militaire occidentale en Afrique, en particulier par la France, qui a subi d’importants revers géopolitiques au Sahel (Concerto, 2023).
Le repositionnement militaire français
Après s’être retirée du Mali, du Burkina Faso et du Niger en raison de la détérioration des relations avec les juntes militaires, la France restaure sa présence en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.
Changement de mandat : Les bases françaises dans des pays comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire font l’objet d’une réorganisation fondamentale. Le nouveau modèle met l’accent sur l’africanisation et la formation, les bases pouvant devenir des académies militaires ou des « bases communes » partagées avec les pays hôtes (L’IHEDN, 2023). Les niveaux de troupes sont réduits de manière drastique dans les pays restants tels que le Gabon, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, l’accent étant mis sur les déploiements temporaires motivés par des demandes locales, plutôt que sur des bases permanentes et visibles (Army Recognition, 2025). L’objectif est de réduire l’impact symbolique d’une forte présence étrangère qui alimente souvent le sentiment anti-français.
Rééquilibrage diplomatique : Ce retrait oblige Paris à rechercher de nouveaux partenariats diplomatiques en dehors de sa sphère francophone traditionnelle, comme en témoigne l’intérêt accru porté à des États non francophones tels que l’Afrique du Sud et l’Angola pour des visites bilatérales et la participation à des sommets (VOA, 2023).
Favoriser la réciprocité et la co-industrialisation
Le langage de la nouvelle stratégie occidentale fait la part belle aux concepts de « réciprocité » et de « co-industrialisation », reconnaissant les partenaires africains comme des égaux ayant des intérêts et des responsabilités partagés.
Les États-Unis et la facilitation des échanges
L’engagement des États-Unis, bien que toujours axé sur l’aide étrangère, s’appuie fortement sur la loi sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique (AGOA) en tant que mécanisme commercial pour favoriser la croissance économique. L’AGOA permet aux pays d’Afrique subsaharienne éligibles d’accéder au marché américain en franchise de droits pour des milliers de produits. Bien que l’impact soit inégal, les importations non pétrolières dans le cadre de l’AGOA ont atteint le chiffre record de 5,7 milliards de dollars en 2022 (CSIS, 2024). Le programme est considéré comme favorisant la création d’emplois et améliorant la compétitivité des exportations dans des secteurs tels que le textile et l’habillement (CSIS, 2024). L’Afrique du Sud, l’un des principaux bénéficiaires, utilise l’AGOA pour exporter des véhicules et des produits agricoles. La création du Conseil d’affaires franco-sud-africain, sur le modèle de celui du Nigéria, est un autre exemple local d’engagement commercial formel et réciproque visant à verrouiller l’investissement privé et à dépasser la volatilité de l’aide de l’État (VOA, 2023).
Investir dans la jeunesse et l’esprit d’entreprise
L’un des piliers de la nouvelle stratégie est l’investissement direct dans le moteur démographique du continent, sa jeunesse.
L’initiative française « Choose Africa » : L’Agence française de développement (AFD) et la Banque publique d’investissement (BPI France) sont chargées de la mise en œuvre de l’initiative « Choose Africa », qui a engagé 2,5 milliards d’euros entre 2018 et 2022 pour soutenir les entreprises africaines jeunes et innovantes (France Diplomatie, 2021). Cette évolution permet de contourner l’aide de gouvernement à gouvernement pour financer directement le secteur privé et l’entrepreneuriat.
La France a doublé les programmes de coopération universitaire, en développant des institutions telles que le campus franco-sénégalais et le pôle éducatif franco-ivoirien, qui délivrent des doubles diplômes aux étudiants poursuivant leurs études dans leur pays d’origine. Cela permet de soutenir l’éducation et la formation professionnelle en tant qu’atout commun, en alignant les compétences sur les besoins futurs du marché du travail (France Diplomatie, 2021).
Défis et trajectoire future
Bien que le pivot stratégique soit évident dans les documents politiques et les discours de haut niveau, des défis persistent, ce qui soulève des questions quant à sa réussite et à sa durabilité.
Crédibilité du financement : Les critiques affirment que les initiatives telles que la passerelle mondiale de l’UE reclassent souvent des engagements financiers existants plutôt que de fournir des ressources entièrement nouvelles, ce qui suscite le scepticisme quant aux chiffres d’investissement promis (Wikipedia, 2025).
Concurrence géopolitique : Le regain d’intérêt de l’Occident est largement motivé par la concurrence avec les puissances montantes, notamment l’initiative chinoise Belt and Road (BRI), qui a signé des accords avec 52 des 54 pays africains (CSIS, 2024). Pour être efficace, l’engagement occidental doit offrir une véritable valeur ajoutée à long terme, au-delà du simple contre-message.
Application incohérente : Malgré les déclarations mettant l’accent sur la démocratie et la bonne gouvernance, les nations occidentales ont été accusées d’appliquer deux poids deux mesures, privilégiant souvent les intérêts économiques et sécuritaires au détriment des principes démocratiques, ce qui compromet le « nouveau partenariat » proclamé (Grey Dynamics, 2023). La normalisation des relations avec des gouvernements dirigés par des militaires, comme le soutien à l’achèvement de la transition au Gabon après le coup d’État de 2023, illustre cette incohérence pragmatique (VOA, 2023).
Conclusion
Le pivot vers un partenariat économique et un engagement diplomatique renouvelé marque une évolution nécessaire dans les relations entre l’Afrique et l’Occident. Poussées par les revendications internes de souveraineté de l’Afrique et la concurrence extérieure des puissances émergentes, les nations occidentales démantèlent activement l’architecture de la domination militaire post-coloniale et de la dépendance à l’égard de l’aide. Des initiatives telles que la « Global Gateway » de l’UE et la restructuration de la politique étrangère française témoignent d’une tentative sérieuse d’engager l’Afrique en tant que partenaire stratégique dans les domaines du climat, de la technologie numérique et du commerce. Le succès final de cette nouvelle stratégie dépendra toutefois de la capacité de l’Occident à faire preuve d’une véritable humilité, de principes politiques cohérents et d’investissements soutenus qui favorisent réellement la co-industrialisation et la prospérité partagée, plutôt que de se contenter de garantir les intérêts occidentaux.
Références
Reconnaissance de l’armée. (2025). La France révise sa stratégie militaire en déplaçant ses forces d’Afrique vers les Émirats arabes unis.
Chatham House. (2009). Nos intérêts stratégiques communs.
Concerto. (2023). La nouvelle stratégie africaine de la France.
CSIS. (2024). Au-delà de 2025 : Une relation renouvelée avec l’Afrique subsaharienne.
Élysée. (2017). Discours d’Emmanuel Macron à l’université de Ouagadougou.
Commission européenne. (2022). UE-Afrique : Global Gateway Investment Package – Infrastructure.
Commission européenne. (2023). UE-Afrique : Global Gateway Investment Package.
France Diplomatie. (2021). Après le discours de Ouagadougou.
Dynamique grise. (2023). La stratégie de la France en Afrique.
L’IHEDN. (2023). Afrique-France : vers un nouveau modèle de partenariat militaire.
VOA. (2023). La France revisite ses relations avec l’Afrique – une fois de plus.
Wikipedia. (2025). Passerelle mondiale.




























