Introduction
Depuis l’ère post-coloniale, l’Afrique a toujours été au carrefour des influences et des interventions extérieures, d’abord aux mains des puissances coloniales et aujourd’hui entre les intérêts géopolitiques concurrents de la Russie et de l’Occident. La Russie et les puissances occidentales ont toutes deux tenté de prendre la tête des sphères d’influence politiques, économiques et militaires en Afrique, avec des méthodes et des idéologies différentes, mais aucune d’entre elles n’a mis en place des systèmes capables de répondre aux besoins réels de l’Afrique. Avec l’influence croissante de la Russie et les liens de longue date avec l’Occident, des idéologies et des partenariats concurrents se présentent comme des solutions pour le développement de l’Afrique. En y regardant de plus près, on s’aperçoit que ces deux systèmes sont des formes de domination avec leurs avantages et leurs inconvénients respectifs. L’objectif de cet article est de proposer une analyse comparative des idéologies politiques et de l’influence de la Russie et de l’Occident en Afrique, tout en évaluant de manière critique les échecs des deux systèmes en termes de bénéfices réels pour les pays africains. En examinant l’influence croissante de la Russie et en l’opposant à l’influence traditionnelle des puissances occidentales, cet article montrera que toutes deux sont des formes d’une nouvelle lutte pour la domination en Afrique. En dépit des avantages apparents que ces puissances étrangères apportent au continent, l’Afrique doit cesser de dépendre de l’une ou l’autre puissance pour adopter un système de gouvernance enraciné dans sa propre identité et ses propres aspirations.
L’idéologie politique et l’influence de la Russie en Afrique
L’idéologie politique de la Russie est le conservatisme, le nationalisme et l’autoritarisme, ce qui attire la plupart des dirigeants africains qui aspirent à une gouvernance robuste et centralisée et à une défense contre l’ingérence du monde occidental (Prina, 2024 ; Lewis, 2020). Autrement dit, ce discours anti-occidental attire les nations africaines marginalisées par la domination et l’imposition idéologique de l’Occident. La Russie se présente comme un défenseur de la souveraineté et de la stabilité et se dépeint comme une alternative à la démocratie libérale dans le monde occidental (Fisher, 2014 ; Składanowski, 2024). Ce discours anti-occidental séduit les nations africaines marginalisées par la domination et l’imposition idéologique de l’Occident, et la Russie se présente comme un champion de la souveraineté nationale, promouvant souvent la non-ingérence dans les affaires intérieures des États souverains.
La présence russe en Afrique s’est considérablement accrue au cours de la dernière décennie, en grande partie grâce aux efforts diplomatiques, à l’engagement militaire et à la collaboration économique (Ferragamo, 2023). La stratégie africaine du président russe Vladimir Poutine donne la priorité au renforcement des relations avec les nations africaines sur la base d’engagements politiques de haut niveau, d’accords commerciaux et d’une diplomatie de la puissance douce. L’influence de la Russie se fait particulièrement sentir dans des pays comme le Mali, le Burkina Faso, la République centrafricaine (RCA) et le Niger, où Moscou a noué des relations amicales avec les gouvernements en échange d’un soutien politique et d’une collaboration militaire.
La diplomatie africaine de la Russie repose sur l’établissement d’un monde multipolaire dans lequel les pays africains peuvent interagir avec des puissances extérieures libres de l’hégémonie occidentale. Moscou s’est souvent positionné comme un partenaire attentif à la souveraineté africaine et un défenseur de la non-ingérence. La Russie a cherché à se positionner, par le biais d’institutions telles que le sommet Russie-Afrique, comme une alternative diplomatique valable à l’Occident, dans laquelle les dirigeants africains peuvent établir des partenariats sans faire de concessions politiques sur leur autonomie.
La Russie a eu recours à l’intervention militaire pour asseoir sa position dans des pays africains clés. Elle a offert une aide militaire à divers gouvernements africains confrontés à des conflits internes, allant de la fourniture d’armes et de conseillers militaires à des sociétés militaires privées, plus récemment par l’intermédiaire du groupe Wagner. Au Sahel, où des soldats russes ont été stationnés, la Russie a non seulement soutenu les forces de sécurité locales, mais elle a également obtenu l’accès à des ressources stratégiques, principalement des minerais. Bien que présentée comme un moyen de favoriser la paix et la stabilité, cette présence militaire renforce l’influence géopolitique de la Russie aux dépens de l’agence africaine.
La coopération économique de la Russie avec l’Afrique porte sur l’énergie, l’exploitation minière et le développement des infrastructures. Moscou propose des conditions commerciales préférentielles, des ventes d’armes et des investissements dans l’extraction des ressources, en particulier dans les pays disposant de réserves d’or, de diamants et de pétrole. Alors que la Russie propose de développer les économies africaines, son entrée est généralement de nature extractive, avec des gains qui profitent de manière disproportionnée aux entreprises russes et aux élites dirigeantes des pays hôtes, mais pas à l’ensemble des citoyens. Ce type d’engagement économique remplace l’exploitation de type colonial, mais sous une nouvelle forme.
L’idéologie politique et l’influence de l’Occident en Afrique
L’Occident, principalement dirigé par les États-Unis, l’Union européenne et les anciennes puissances coloniales comme le Royaume-Uni et la France, promeut la démocratie libérale, les marchés libres et les droits de l’homme (Börzel, 2024 ; Stivachtis, 2015). Ces idéaux ont longtemps été présentés comme la voie du développement, de la stabilité et de la prospérité. L’idéologie politique occidentale prône le multipartisme, les libertés individuelles et la coopération internationale (Pickel & Pickel, 2023). Toutefois, cette idéologie libérale s’accompagne souvent de conditions liées à l’aide étrangère, à la restructuration économique et aux réformes politiques que de nombreux gouvernements africains considèrent comme des impositions plutôt que comme des solutions (Oduor, 2019).
L’Occident exerce depuis longtemps une influence sur l’Afrique grâce à ses liens historiques, ses investissements économiques et son engagement diplomatique. De nombreux pays africains ont adopté des modèles de gouvernance démocratique de type occidental, avec plus ou moins de succès (Edor, 2024). L’Occident continue d’exercer son influence par le biais d’institutions telles que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, qui façonnent les économies africaines par le biais de prêts, de subventions et de recommandations politiques. Toutefois, ces relations sont souvent critiquées parce qu’elles conduisent à la dépendance économique, au piège de la dette et à l’érosion des structures de gouvernance locale.
La diplomatie occidentale en Afrique se concentre sur la promotion de la gouvernance démocratique, des droits de l’homme et de la libéralisation économique. Si ces idéaux sont présentés comme bénéfiques, ils ont souvent un prix : Les pays africains doivent adhérer aux normes de démocratie et de gouvernance définies par l’Occident en échange d’un soutien financier et politique. En outre, les puissances occidentales ont été critiquées pour leur intervention sélective dans les conflits africains sur la base d’intérêts stratégiques, utilisant souvent les missions de maintien de la paix et les missions humanitaires comme moyen d’accroître leur influence.
Les puissances occidentales ont toujours maintenu une forte présence militaire en Afrique, les États-Unis exploitant des bases militaires dans des endroits clés, comme Djibouti, et l’Union européenne intervenant dans des conflits comme ceux du Mali et de la République centrafricaine. Bien que ces interventions soient présentées comme des efforts pour stabiliser le continent et lutter contre le terrorisme, elles conduisent souvent à des engagements militaires prolongés, à l’instabilité et à l’absence de véritables solutions à long terme. Les critiques affirment que ces interventions servent principalement les intérêts occidentaux, notamment l’accès aux ressources et l’endiguement des groupes extrémistes, plutôt que de s’attaquer aux causes profondes des conflits.
Les partenariats économiques occidentaux en Afrique ont été dominés par les multinationales et les institutions financières internationales, qui donnent souvent la priorité à l’accès aux ressources naturelles de l’Afrique et à la mise en œuvre de réformes axées sur le marché. Les pays occidentaux poussent à la libéralisation des économies africaines, souvent au détriment des industries locales et de la protection sociale. Les conditions liées à l’aide occidentale, telles que les mesures d’austérité et la privatisation, ont été associées à une augmentation des inégalités et des troubles sociaux dans de nombreuses nations africaines. Alors que les puissances occidentales investissent massivement dans des projets d’infrastructure et de développement, ces efforts profitent souvent aux entreprises étrangères plutôt qu’aux communautés locales.
Conclusion
Une comparaison entre les idéologies politiques de la Russie et de l’Occident, qui influencent l’Afrique, prouve en effet qu’il s’agit d’une lutte moderne pour la domination des deux puissances sur le continent. En attendant, la montée en puissance de la Russie ne représente qu’une alternative à l’hégémonie de l’Occident ; pour l’Afrique, la véritable solution au sous-développement et aux besoins authentiques n’est qu’une dépendance accrue. D’autre part, l’influence de l’Occident a été critiquée pour l’exploitation de longue date, l’ingérence politique et les conditions d’aide qui finissent par priver l’Afrique de son autonomie. Les deux systèmes présentent des défauts majeurs en sapant la souveraineté, en créant des dépendances et en limitant la capacité de l’Afrique à contrôler son avenir, malgré leurs avantages en termes de partenariats de sécurité ou d’investissements économiques.
Il est temps que les dirigeants africains se penchent enfin sur l’organisation indépendante de l’Afrique, sans la domination de ces puissances extérieures et en s’appuyant sur des systèmes de gouvernance qui trouvent leurs racines dans une histoire, une culture et des valeurs uniques. En d’autres termes, le moment est venu pour l’Afrique de retrouver son autonomie, de mettre en place des systèmes politiques qui reflètent les besoins existentiels de sa population et de viser une véritable autodétermination face à ce qui a été le terrain de jeu de diverses puissances mondiales qui cherchaient à la contrôler. L’avenir de l’Afrique dépend de la capacité du continent à se libérer des influences étrangères et à adopter une vision afro-centrique de la gouvernance. À l’avenir, l’Afrique sera probablement façonnée par une combinaison de changements géopolitiques, d’intérêts économiques et de dynamiques de pouvoir émergentes propres à l’Afrique. Les vastes ressources du continent, sa position stratégique et ses marchés en expansion en font un champ de bataille crucial pour l’influence des puissances orientales (en particulier la Chine et la Russie) et occidentales (telles que les États-Unis et l’Union européenne).
L’Union africaine doit jouer un rôle de premier plan dans la mise en place des structures qui permettront à ses pays constitutifs de se développer économiquement et politiquement et d’être plus autonomes dans la définition de leur propre avenir. À mesure que l’Afrique continuera à se développer et à se moderniser, sa capacité à s’affirmer dans les affaires mondiales augmentera, obligeant les puissances orientales et occidentales à s’adapter à une Afrique qui ne se contente plus de rester un acteur passif de la géopolitique internationale. C’est une position que l’UA, la Cedeao et tous les autres organismes régionaux doivent défendre avec une intensité renouvelée.
Référence
Börzel, T. A. (2024). Régionalisme et nationalisme libéral dans l’Union européenne. Un Sui Generis? Journal of European Public Policy, 31(10), 3421-3442. https://doi.org/10.1080/13501763.2024.2321987
Edor, M (2024). Naviguer dans la démocratie : Perspectives sur la démocratie de type occidental en Afrique(2024). Thèses et mémoires. 1904. https://ir.library.illinoisstate.edu/etd/1904
Ferragamo, M. (2023). La Russie. Consulté le 11 février 2025 sur le site https://www.cfr.org/backgrounder/russias-growing-footprint-africa
Fisher, S (2014). Sovereign democracy : Russia’s response to the color revolutions (La démocratie souveraine : la réponse de la Russie aux révolutions colorées). Thèses de fin d’études du Collège des arts et des sciences. Article 90.
http://doi.org/10.18297/honors/90
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Oduor, R. M. J. (2019). La démocratie libérale : Une critique africaine. South African Journal of Philosophy, 38(1), 108-122. https://doi.org/10.1080/02580136.2019.1583882
Pickel, S. et Pickel, G. (2023). Political Values and Religion : A Comparison Between Western and Eastern Europe. Philosophy and Politics – Critical Explorations, 157-203. https://doi.org/10.1007/978-3-031-31364-6_5
Prina, F. (2024). Fantasmes de souveraineté culturelle et d’unité nationale : L'(in)sécurité ontologique de la Russie et l’affirmation de ses valeurs spirituelles et morales. International Politics. https://doi.org/10.1057/s41311-024-00600-w
Składanowski, M. (2024). La critique russe de la démocratie libérale occidentale : A Security Perspective. Studia Rossica Gedanensia, (11), 275-285. https://doi.org/10.26881/srg.2024.11.13
Stivachtis, Y. A. (2015). La démocratie libérale, l’économie de marché et la conduite internationale en tant que normes de « civilisation » dans la société internationale contemporaine : The case of Russia. Journal of Eurasian Studies, 6(2), 130-142. https://doi.org/10.1016/j.euras.2015.04.001