Introduction
Dans plusieurs États africains, la souveraineté est de plus en plus contestée, non pas par une conquête territoriale pure et simple, mais par une érosion progressive dans les régions périphériques où l’autorité de l’État est faible. Si de nombreux États africains conservent une souveraineté de jure grâce à la reconnaissance internationale, leur souveraineté de facto, leur contrôle effectif sur le territoire et leur monopole sur la violence légitime restent inégaux. Les États africains fragiles et les territoires périphériques caractérisés par une faible présence de l’État deviennent des zones de gouvernance alternative. Dans ces zones, les acteurs non étatiques gagnent en légitimité en assurant la sécurité, la justice et la régulation économique, sapant ainsi l’autorité de l’État.
Défaillance et fragilité de l’État dans le contexte africain
La théorie de la défaillance de l’État suggère que la fragilité apparaît lorsque les gouvernements perdent la capacité de contrôler la violence, de fournir des biens publics et de maintenir la légitimité (Rotberg, 2004). En Afrique, la fragilité se manifeste souvent dans l’espace plutôt que de manière uniforme dans l’ensemble de l’État. Les capitales et les grandes villes peuvent rester sous un contrôle ferme, tandis que les régions rurales et frontalières font l’objet d’une négligence administrative.
L’indice des États fragiles (Fonds pour la paix, 2023) met en évidence des indicateurs tels que le développement inégal, les faiblesses de l’appareil de sécurité, les griefs des groupes et les élites divisées en factions, qui sont les principaux moteurs de la fragilité. Des pays comme la Somalie, le Sud-Soudan, la République démocratique du Congo (RDC), le Mali et le Burkina Faso se classent régulièrement parmi les États les plus fragiles du monde. Il est important de noter que la fragilité dans ces contextes est souvent concentrée dans des territoires périphériques éloignés des centres politiques et économiques.
Espaces non gouvernés en Afrique
Le concept d' »espaces non gouvernés » n’implique pas l’absence d’ordre. Il s’agit plutôt de zones où l’État n’exerce pas un contrôle efficace, même si des structures de gouvernance peuvent encore exister (Clunan & Trinkunas, 2010). En Afrique, ces espaces apparaissent fréquemment dans les zones frontalières, les déserts, les forêts et les zones rurales touchées par des conflits.
Par exemple, dans le nord du Mali et dans certaines parties du Niger et du Burkina Faso, des groupes djihadistes liés au Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM) et des affiliés de l’État islamique ont mis en place des systèmes de gouvernance parallèles. Ces groupes collectent les impôts, font respecter les règles et proposent des mécanismes de résolution des conflits, en particulier lorsque les tribunaux et les forces de sécurité de l’État sont absents (International Crisis Group, 2022). Les communautés peuvent se conformer non pas nécessairement par alignement idéologique, mais en raison de l’absence d’alternatives viables à l’État.
De même, dans l’est de la RDC, des milices armées et des groupes rebelles réglementent les activités minières, perçoivent des taxes informelles et assurent la sécurité au niveau local. L’État congolais conserve la reconnaissance internationale du territoire mais peine à exercer une autorité cohérente sur le terrain (Stearns, 2011). Ces exemples montrent que l’érosion de la souveraineté en Afrique est souvent progressive et inégale sur le plan territorial.
Mécanismes d’érosion de la souveraineté
1. Substitution de sécurité
Le premier mécanisme d’érosion de la souveraineté est la substitution de sécurité. Lorsque l’État n’est pas en mesure de protéger les citoyens contre la violence, des acteurs non étatiques armés interviennent pour combler le vide. En Somalie, Al-Shabaab a maintenu son contrôle sur les zones rurales en fournissant des systèmes de sécurité et judiciaires prévisibles, bien que coercitifs (Menkhaus, 2014). Dans certaines régions, ses tribunaux sont perçus comme plus efficaces que les institutions de l’État.
2. Prestation de services et légitimité
Deuxièmement, les acteurs non étatiques gagnent souvent en légitimité en fournissant des services. Le lien entre sécurité et développement souligne que l’insécurité et le sous-développement se renforcent mutuellement (Duffield, 2001). Dans les régions périphériques d’Afrique où les infrastructures, les soins de santé, l’éducation et les systèmes judiciaires sont faibles, les groupes armés fournissent parfois des services de base ou régulent les marchés. En répondant aux griefs locaux tels que les conflits fonciers ou la protection contre le banditisme, ils suscitent l’acceptation pragmatique des populations locales.
3. Identité et marginalisation
Troisièmement, la marginalisation fondée sur l’identité renforce les structures d’autorité alternatives. Au Sahel, les communautés peules ont parfois été prises pour cible par les forces de sécurité de l’État ou exclues des processus politiques. Les groupes armés exploitent ces griefs en se présentant comme les défenseurs des populations marginalisées (International Crisis Group, 2022). La souveraineté s’érode donc non seulement en raison de l’absence, mais aussi en raison de l’injustice et de l’exclusion perçues.
4. Porosité des frontières et réseaux transnationaux
Enfin, la porosité des frontières favorise la persistance d’espaces non gouvernés. De nombreux États africains ont hérité de frontières coloniales qui traversent des zones ethniques et écologiques. Le contrôle limité des frontières permet le trafic d’armes, la contrebande et les mouvements transfrontaliers des insurgés. Dans le bassin du lac Tchad, Boko Haram a tiré parti de la mobilité transfrontalière entre le Nigéria, le Niger, le Tchad et le Cameroun pour échapper à l’autorité de l’État tout en maintenant sa capacité opérationnelle (Onuoha, 2014).
La souveraineté à plusieurs niveaux en Afrique
Ces dynamiques produisent ce que l’on peut appeler une souveraineté à plusieurs niveaux. Les centres urbains peuvent afficher une forte présence de l’État, tandis que les régions rurales ou frontalières connaissent une gouvernance contestée ou alternative. Il en résulte un ordre politique fragmenté à l’intérieur de frontières internationalement reconnues. Les États africains confrontés à de telles conditions sont souverains en droit mais divisés en pratique.
Implications politiques
Si l’érosion de la souveraineté découle de la fragilité périphérique, les réponses politiques doivent aller au-delà de la contre-insurrection militarisée. Si les opérations de sécurité sont nécessaires, le rétablissement à long terme de la souveraineté passe par le développement des infrastructures, une gouvernance inclusive, des réformes de décentralisation et des institutions de sécurité responsables. Le renforcement de la présence de l’État dans les régions marginalisées au moyen de routes, d’écoles, de tribunaux et de services de santé peut améliorer à la fois la légitimité et le contrôle.
Conclusion
La taille du territoire ne détermine pas à elle seule les résultats en matière de souveraineté. Dans les États africains fragiles, la gouvernance inégale et la négligence périphérique créent plutôt des environnements dans lesquels les acteurs non étatiques assument des rôles de gouvernance. Ces acteurs gagnent en légitimité en assurant la sécurité et les services que l’État ne parvient pas à fournir. La souveraineté s’érode donc progressivement par la substitution de la gouvernance plutôt que par un effondrement brutal. Comprendre la souveraineté comme étant différenciée dans l’espace offre un cadre plus précis pour analyser la fragilité et concevoir des interventions politiques durables à travers l’Afrique.
Il s’agit d’un bon document. Je pense qu’il a été rédigé de manière très générale afin de refléter une perspective globale sur l’Afrique. Nous pourrions peut-être l’enrichir davantage en établissant un lien entre les questions et les conclusions tirées et le Ghana.
Si l’on considère la question de la galamsey, on voit clairement que le gouvernement a perdu le contrôle dans certaines régions du pays et qu’il prend occasionnellement des mesures sporadiques pour affirmer son autorité.
Il existe de nombreux autres défis rampants à travers l’Afrique, tels que l’utilisation imprudente des motos et l’incapacité à les enregistrer et à les contrôler efficacement, l’utilisation illégale des terres et l’incidence des gardes forestiers, l’utilisation illégitime d’intermédiaires pour les services officiels etc. renforcent la perte progressive du contrôle de l’État à travers l’Afrique. Votre conclusion selon laquelle, à moins que des mesures pragmatiques ne soient mises en œuvre pour remédier au chômage, à la mauvaise gouvernance, à la fourniture de services sociaux, etc.
Références
Clunan, A. L. et Trinkunas, H. A. (2010). Ungoverned spaces ? Alternatives to state authority in an era of softened sovereignty. Stanford University Press.
Duffield, M. (2001). La gouvernance mondiale et les nouvelles guerres : La fusion du développement et de la sécurité. Zed Books.
Fonds pour la paix. (2023). Indice des États fragiles 2023. https://fragilestatesindex.org/
International Crisis Group. (2022). Le Sahel : Insurrection et gouvernance au Mali, au Niger et au Burkina Faso. Rapport de l’International Crisis Group.
Menkhaus, K. (2014). State failure, state-building, and prospects for a « functional failed state » in Somalia (Défaillance de l’État, construction de l’État et perspectives d’un « État défaillant fonctionnel » en Somalie). The ANNALS of the American Academy of Political and Social Science, 656(1), 154-172.
Onuoha, F. C. (2014). Pourquoi les jeunes rejoignent-ils Boko Haram ? Rapport spécial de l’Institut de la paix des États-Unis.
Rotberg, R. I. (2004). Quand les États échouent : Causes et conséquences. Princeton University Press.
Stearns, J. (2011). Danser dans la gloire des monstres : L’effondrement du Congo et la Grande Guerre d’Afrique. Affaires publiques.
























