Dans le langage contemporain du développement, peu de mots voyagent aussi facilement dans les salles de réunion, les documents politiques, les rapports des donateurs et les conférences universitaires que la résilience. Il apparaît dans les négociations sur le climat sous les auspices des Nations unies, dans les cadres de financement promus par la Banque mondiale et dans les stratégies régionales approuvées par l’Union africaine. Les villes sont invitées à devenir résilientes, comme le déclare audacieusement l’ODD 11 : des villes intelligentes et résilientes (Nations unies, 2015). Les systèmes alimentaires doivent devenir résilients, car les communautés confrontées à la sécheresse, aux conflits ou à la volatilité économique sont invitées à renforcer leur résilience (Ben Hassen et al., 2025 ; Huang et al., 2025).
Le terme est porteur d’une force morale et qui pourrait s’opposer à la résilience ? Le concept évoque des images de force, d’adaptation et de survie face à l’adversité (Denckla et al., 2020 ; Pearson et al., 2025). La résilience implique une action humaine dans un état de vulnérabilité (Métais et al., 2022 ; Proag, 2014). Dans un continent exposé de manière disproportionnée aux chocs climatiques, à la volatilité des matières premières, aux pressions de la dette ainsi qu’aux changements démographiques, la résilience semble non seulement judicieuse mais nécessaire. Pourtant, sous ce ton rassurant se cache une question troublante : Lorsque la résilience devient le cadre dominant de la durabilité en Afrique, quel travail politique accomplit-elle ? Et quels intérêts sert-elle en fin de compte ? La résilience signifie fondamentalement rebondir ou revenir à un état antérieur après une perturbation (Southwick et al., 2014). Cette métaphore élastique suppose que l’état antérieur au choc mérite d’être rétabli et que la continuité, plutôt que la transformation, est le résultat souhaité. Dans des contextes où les conditions de base sont déjà caractérisées par des déficits infrastructurels, des moyens de subsistance précaires, un régime foncier inégal et une extraction historique, l’idée de « rebondir » commence à ressembler moins à de l’autonomisation qu’à de l’endiguement.
Le discours sur la résilience a pris de l’importance dans le sillage de l’intensification de la sensibilisation au climat et de la gouvernance des risques de catastrophe, cristallisée dans des accords mondiaux tels que l’Accord de Paris et le Cadre de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe (Carrasco et al., 2024 ; Miri et al., 2024). Ces cadres mettent à juste titre l’accent sur l’adaptation dans un monde complexe et en réchauffement. Pour les États africains, où les effets du climat sont immédiats et inégaux, l’adaptation n’est pas facultative. Cependant, la migration de la résilience de la science écologique vers l’économie politique n’a été ni neutre ni innocente. Dans son utilisation politique, la résilience déplace subtilement le lieu de responsabilité. Au lieu de se concentrer sur les émetteurs historiques, les systèmes commerciaux inégaux, les structures de la dette ou les pratiques extractives des entreprises, la résilience met l’accent sur la capacité des communautés à faire face. Par conséquent, la question est de savoir comment les agriculteurs peuvent s’adapter à des précipitations irrégulières, comment les établissements informels peuvent absorber les inondations, comment les ménages peuvent diversifier leurs revenus pour résister aux chocs économiques. Les facteurs structurels qui sous-tendent cette perception rendent les gens vulnérables et les exposent à ces risques.
Ce n’est pas un hasard, car la résilience semble politiquement commode. Elle permet d’éviter de nommer les coupables et de traduire l’injustice en défis techniques. Elle s’inscrit confortablement dans les architectures existantes de financement du développement. Des institutions telles que le Fonds monétaire international et la Banque africaine de développement peuvent financer des initiatives de renforcement de la résilience sans être confrontées aux questions plus controversées de la redistribution, de l’annulation de la dette ou du financement réparateur du climat. La résilience peut être mesurée, auditée et faire l’objet de rapports dans le cadre des cycles de projet. La transformation structurelle, elle, ne l’est pas. De plus, une économie morale subtile est intégrée dans la rhétorique de la résilience. Les communautés africaines sont souvent célébrées comme intrinsèquement résilientes, capables de supporter les chocs grâce à leur créativité et à la solidarité communautaire. Bien qu’il s’agisse souvent d’un éloge, ce discours risque de romancer les difficultés, l’endurance devenant une attente. La survie devient une vertu et la capacité à faire face est élevée au-dessus du droit à ne pas être perpétuellement déstabilisé.
Le théoricien politique Michel Foucault a décrit la manière dont le pouvoir moderne opère non seulement par la répression, mais aussi par le façonnement des subjectivités, en encourageant les individus à se conformer à des normes particulières (Foucault, 1980). La résilience peut fonctionner précisément de cette manière. Les citoyens sont encouragés à intérioriser la gestion des risques comme une responsabilité personnelle et collective. Les ménages doivent s’assurer contre les mauvaises récoltes, les communautés doivent développer des systèmes d’alerte précoce et les résidents urbains doivent s’adapter aux lacunes des services (voir Batkai et al., 2023 ; Fisher et al., 2021 ; Güngör & Elburz, 2024). Dans cette configuration, la résilience s’aligne parfaitement sur la gouvernance néolibérale où le risque est individualisé et où les marchés sont positionnés comme des solutions. Les produits d’assurance, les technologies intelligentes face au climat et les partenariats public-privé en matière d’infrastructures prolifèrent (voir Kaikai, 2017).
La vulnérabilité devient une opportunité d’investissement et la résilience une catégorie de marché. Cependant, la résilience ne répartit pas les charges de manière uniforme. L’agriculteur du nord du Ghana qui replante après des sécheresses répétées, le commerçant informel de Lagos qui fait face aux chocs monétaires et le résident côtier du Mozambique qui se reconstruit après des cyclones ne sont pas des figures abstraites. Ce sont des personnes qui absorbent des défaillances systémiques. Chaque « rebond » épuise l’épargne, érode la santé, perturbe l’éducation et restreint les choix futurs. Ce que le langage politique décrit comme une capacité d’adaptation peut, dans l’expérience vécue, ressembler à un épuisement cumulatif. Le danger est que la résilience normalise la crise chronique. Si la sécheresse est attendue, si les inondations sont cycliques, si les hausses de prix des denrées alimentaires sont habituelles, l’objectif devient alors la gestion plutôt que la prévention. Au lieu de se demander pourquoi les économies africaines restent structurellement dépendantes des exportations de matières premières volatiles, les politiques s’interrogent sur la manière d’amortir le prochain choc des prix. Au lieu de s’interroger sur la spéculation foncière et l’urbanisme d’exclusion, les politiques financent la rénovation de logements résistants aux inondations dans les zones d’habitat informel. Au lieu de s’attaquer aux asymétries mondiales qui font que les pays africains contribuent peu aux émissions mais souffrent de manière disproportionnée des effets du climat, le discours met l’accent sur les stratégies d’adaptation locales.
C’est là que les intérêts divergents apparaissent le plus clairement. Pour les financiers internationaux, les projets de résilience sont intéressants parce qu’ils sont progressifs et évolutifs. Pour les chercheurs, il existe de nombreux financements disponibles pour soutenir la recherche sur la résilience climatique. Pour les élites politiques nationales, les récits de résilience projettent de la force sans exiger de réformes inconfortables. Pour les acteurs privés, la résilience ouvre un nouveau secteur, de l’analyse climatique à la micro-assurance. Pour les populations vulnérables, cependant, la résilience signifie souvent s’adapter à des contraintes dont elles ne sont pas responsables. Il ne s’agit pas de dire que l’adaptation n’est pas nécessaire. Au contraire, l’adaptation est urgente, mais l’adaptation sans responsabilité risque d’ancrer l’injustice. Lorsque la résilience devient le plafond plutôt que le plancher de l’ambition, la durabilité se réduit à la survie. Un programme de durabilité plus transformateur commencerait ailleurs. Il mettrait en avant les questions de pouvoir : qui contrôle la terre, le crédit et les infrastructures ? Il interrogerait les régimes commerciaux qui désavantagent les producteurs africains. Il s’attaquerait au fardeau de la dette qui évince les dépenses sociales. Elle traiterait le financement de la lutte contre le changement climatique non pas comme une œuvre de charité, mais comme une obligation. Il réimaginerait le développement urbain non pas comme une amélioration réactive mais comme une redistribution proactive. Un tel programme ne se contente pas de rebondir, il vise à restructurer l’avenir. Il refuse d’accepter que le retour à la précarité soit une réussite. Il insiste sur le fait que la durabilité doit signifier la modification des conditions qui génèrent la vulnérabilité en premier lieu.
Le langage que nous choisissons est important parce qu’il façonne les horizons des possibilités. Si l’Afrique est continuellement présentée comme résiliente, elle risque d’être imaginée comme un continent en perpétuel rétablissement, en perpétuelle adaptation, en perpétuelle absorption des chocs générés ailleurs. La célébration de la résilience peut devenir une stratégie subtile d’endiguement, garantissant que les systèmes mondiaux restent intacts tandis que les populations locales s’adaptent sans fin. À un moment donné, la question doit passer de la manière dont les communautés peuvent rebondir à la raison pour laquelle elles sont constamment mises à terre, de la manière de supporter la volatilité à la manière de la réduire, de la manière de survivre à l’iniquité à la manière de la démanteler. La résilience, dans son sens le plus riche, devrait inclure la capacité de transformer les systèmes injustes. Si l’on fait moins, on risque de transformer un langage de responsabilisation en un vocabulaire d’endurance ; et l’endurance, étendue sur plusieurs générations, n’est pas de la durabilité. C’est de la fatigue déguisée en force.
Références
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Huang, I. Y., Forero, O. A., Wagner-Medina, E. V., Florez Diaz, H., Tremma, O., Fargetton, X., & Lowenberg-DeBoer, J. (2025). Résilience des systèmes d’approvisionnement alimentaire aux chocs soudains : A global review and narrative synthesis. Global Food Security, 44, 100842. https://doi.org/10.1016/j.gfs.2025.100842
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Métais, C., Burel, N., Gillham, J. E., Tarquinio, C. et Martin-Krumm, C. (2022). Revue intégrative de la littérature récente sur la résilience humaine : From Concepts, Theories, and Discussions Towards a Complex Understanding. Europe’s journal of psychology, 18(1), 98-119. https://doi.org/10.5964/ejop.2251
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Southwick, S. M., Bonanno, G. A., Masten, A. S., Panter-Brick, C. et Yehuda, R. (2014). Définitions, théories et défis de la résilience : perspectives interdisciplinaires. European journal of psychotraumatology, 5, 10.3402/ejpt.v5.25338. https://doi.org/10.3402/ejpt.v5.25338
Nations unies (2015) Transformer notre monde. L’agenda 2030 pour le développement durable. https://sustainabledevelopment.un.org/post2015/transformingourworld/publication



























