Introduction
Pendant de nombreuses années, les discussions sur la lutte contre le terrorisme en Afrique se sont principalement concentrées sur les solutions militaires, la réforme du secteur de la sécurité et le contrôle des frontières. Cependant, une attention insuffisante est souvent accordée à un facteur sous-jacent crucial : les réseaux financiers complexes et adaptables qui soutiennent ces groupes. Il est tentant de considérer le financement du terrorisme comme un problème technique qui peut être résolu en améliorant les réglementations et en mettant en place des systèmes de suivi plus efficaces. Néanmoins, cette perspective risque de passer à côté des facteurs géopolitiques et socio-économiques complexes qui permettent à ces réseaux de prospérer.
L’approche dominante de la lutte contre le terrorisme en Afrique s’est concentrée sur le renforcement des capacités militaires, souvent soutenu par une aide extérieure importante. Néanmoins, malgré ces initiatives, de nombreuses régions continuent de souffrir de l’instabilité et de la violence. Il est essentiel d’évaluer si la stratégie actuelle s’attaque réellement aux causes fondamentales du problème ou si elle se contente de traiter les symptômes alors que les problèmes de fond persistent. Selon le rapport du GAFI sur le financement du terrorisme en Afrique de l’Ouest et du Centre, « le terrorisme est de plus en plus préoccupant pour la communauté internationale, et l’Afrique de l’Ouest et du Centre est particulièrement exposée au terrorisme. La violence et les conflits persistants dans cette région depuis 2010 ont fait craindre que les menaces posées par le terrorisme ne fassent dérailler les progrès économiques durement acquis, ne conduisent à l’instabilité politique et ne compromettent le développement futur » (GAFI, 2016).
Le financement du terrorisme est étroitement lié aux vulnérabilités et à la dynamique du pouvoir dans la région. Dans les zones marquées par une gouvernance inefficace, la corruption et des opportunités économiques limitées, les organisations terroristes profitent souvent des économies illégales existantes, telles que la contrebande, le trafic et l’extraction de ressources, pour générer des revenus (GAFI, 2020 ; GIABA, 2013). Par exemple, en Afrique de l’Ouest, des liens ont été établis entre les groupes terroristes et le trafic de stupéfiants, ainsi que la prise d’otages contre rançon, utilisant ces activités pour soutenir leurs opérations (GAFI, 2020).
Bien que les organisations terroristes varient en nature et en objectifs, elles ont toutes fondamentalement besoin de ressources pour se maintenir, faciliter leurs opérations et financer différents types d’attaques. Il est intéressant de noter que les interventions destinées à lutter contre le terrorisme peuvent involontairement créer de nouvelles possibilités de financement illicite, notamment en perturbant le commerce légitime et en favorisant le marché noir des biens et des services.
Il est important de reconnaître que le financement du terrorisme peut impliquer à la fois des schémas financiers complexes pour des attaques majeures et des modèles simples qui soutiennent des factions plus petites et financent des attaques moins importantes. Les techniques et l’ampleur du financement dépendent souvent des objectifs distincts et des exigences opérationnelles de l’organisation terroriste concernée.
Évolution des tactiques et de la dynamique régionale
Des événements récents ont mis en lumière l’évolution de la dynamique du financement du terrorisme en Afrique. Dans la région du Sahel, les terroristes se tournent de plus en plus vers l’exploitation artisanale et à petite échelle de l’or (ASGM) comme principale source de revenus. Ces groupes profitent des communautés minières, utilisant la nature informelle de l’ASGM pour blanchir de l’argent et financer leurs activités. Le groupe Wagner, une entité paramilitaire russe, a été associé à la fourniture de sécurité en République centrafricaine en échange de l’accès aux ressources minières, commettant souvent de graves violations des droits de l’homme dans le processus (The Times UK, 2024). Ce schéma met en évidence l’intersection entre le crime organisé et le terrorisme, l’or apparaissant comme une nouvelle forme de monnaie dans les entreprises illicites mondiales.
Le Groupe d’action financière (GAFI) a récemment mis à jour sa « liste grise », reflétant l’évolution de la conformité des pays aux normes de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Notamment, le Sénégal a été retiré de la liste après avoir fait preuve de progrès substantiels dans le renforcement de ses mécanismes de surveillance financière. En revanche, l’Algérie, l’Angola et la Côte d’Ivoire ont été ajoutés à la liste, ce qui témoigne d’inquiétudes persistantes quant à la vulnérabilité de leurs systèmes financiers face à une utilisation abusive par des financiers du terrorisme (Reuters, 2024).
La région du Sahel a connu une recrudescence des attaques extrémistes, avec des groupes comme Jama’at Nasr al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et l’État islamique au Sahel qui ont intensifié leurs opérations. Ces organisations exploitent le déclin économique et le manque d’opportunités d’emploi pour renforcer leurs rangs, finançant leurs activités par la fiscalité locale, le contrôle des ressources naturelles, les enlèvements et les trafics. Le retrait des forces militaires occidentales a créé un vide sécuritaire, partiellement comblé par des entités telles que le groupe Wagner, ce qui a entraîné une déstabilisation accrue. Cet environnement facilite la prolifération des activités de financement du terrorisme, mettant à mal les stratégies antiterroristes existantes (AP News, 2024).
À la lumière de cette dynamique, le Niger a récemment déclaré trois jours de deuil à la suite d’une attaque meurtrière dans une mosquée qui a tué 44 personnes pendant les prières du Ramadan à Kokorou. L’État islamique dans le Grand Sahara (ISGS) a été accusé d’avoir orchestré ce massacre, qui comprenait des incendies criminels visant des maisons et des marchés. Cette attaque, qui semble être un acte de terreur direct, a également des répercussions sur le financement du terrorisme. En créant de l’instabilité et en exploitant les vulnérabilités sociopolitiques, des groupes comme l’EIGS peuvent s’implanter davantage dans la région, ce qui facilite le contrôle des ressources, l’extorsion des populations locales et d’autres activités illicites génératrices de revenus.
Des efforts pour combattre le financement du terrorisme en Afrique sont en cours, avec des organisations comme le Groupe d’action intergouvernemental contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA) qui jouent un rôle crucial dans l’amélioration des cadres de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (AML/CFT) dans toute l’Afrique de l’Ouest. La Banque africaine de développement a lancé un projet avec le GIABA pour améliorer les régimes de LBC/FT en Afrique de l’Ouest, soutenu par une subvention de 5 millions de dollars (Banque africaine de développement, 2024). Cette initiative vise à développer la résilience dans la région en renforçant les capacités des États membres du GIABA, en particulier les pays qui se relèvent d’un conflit, d’une instabilité politique ou de difficultés économiques. En outre, le GIABA a engagé des organisations de la société civile dans des ateliers de renforcement des capacités afin d’améliorer leur rôle dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (GIABA, 2024).
Stratégies holistiques pour un impact durable
Pour perturber véritablement le financement du terrorisme en Afrique, il faut adopter une approche plus globale et plus nuancée. Cette approche doit impliquer
- Reconnaître les limites des stratégies purement axées sur la sécurité: Les interventions militaires ne suffisent pas à résoudre le problème du financement du terrorisme. Elles ignorent souvent les questions socio-économiques qui contribuent au recrutement et les caractéristiques flexibles des réseaux impliqués dans le financement du terrorisme (Council on Foreign Relations, 2023). Comme l’indique le rapport du GAFI, « la réalisation d’études supplémentaires et d’évaluations des risques au niveau régional pourrait aider à mettre en évidence des vulnérabilités spécifiques et à orienter les actions des gouvernements pour perturber le financement du terrorisme à l’avenir » (GAFI, 2016).
- S’attaquer aux facteurs socio-économiques sous-jacents: Il s’agit notamment de renforcer la gouvernance, de promouvoir le développement économique et de répondre aux griefs sociaux qui rendent les populations susceptibles d’être recrutées par des groupes terroristes (Rapport du Conseil de sécurité, 2023).
- Renforcer la gouvernance et promouvoir la transparence: Il est essentiel d’améliorer la réglementation financière, la gestion des ressources et la transparence des dépenses du secteur de la sécurité. Cela implique de renforcer la capacité des institutions financières à identifier et à signaler les transactions suspectes, un défi souvent entravé par des cadres réglementaires faibles et des économies informelles (GIABA, 2013).
- Favoriser la coopération internationale: La collaboration devrait être fondée sur le respect mutuel et l’appropriation partagée, plutôt que sur l’imposition d’agendas externes. Il faut pour cela passer de l’approche du « bon élève », où les acteurs extérieurs se concentrent sur un nombre limité d’États partenaires, à une stratégie régionale plus inclusive (Dijkstra, 2024).
- Tirer les leçons des erreurs du passé: Les expériences passées mettent en évidence les risques de solutions simplistes et la nécessité d’une compréhension nuancée des dynamiques locales. Par exemple, les conséquences involontaires des interventions militaires au Sahel ont souvent exacerbé l’instabilité (Dijkstra, 2024).
- Coopération avec les groupes de réflexion et les organisations de renseignement locaux: La collaboration avec les groupes de réflexion et les organisations de renseignement locaux est l’un des moyens de lutter contre le terrorisme en Afrique de l’Ouest. En effet, ils sont étroitement ancrés dans les réalités locales et peuvent avoir accès à des informations sensibles sur les flux financiers des groupes actifs au sein des différentes communautés. Ils peuvent suivre les opérations de blanchiment d’argent, le commerce illicite et d’autres réseaux financiers qui alimentent le terrorisme. En outre, ils peuvent contribuer à des recherches précieuses sur la manière dont les groupes terroristes utilisent les ressources locales (par exemple, les ressources naturelles, les entreprises criminelles ou les organisations caritatives locales) pour se financer, et fournir des renseignements exploitables en temps réel sur les réseaux de financement du terrorisme.
Conclusion
- En résumé, pour s’attaquer au financement du terrorisme en Afrique, il faut abandonner les solutions superficielles et rapides au profit d’une approche plus détaillée et multidimensionnelle. En nous attaquant aux faiblesses fondamentales et aux dynamiques de pouvoir qui permettent à ces réseaux de prospérer, nous pouvons favoriser un avenir plus solide et plus sûr pour la région. Il est essentiel de comprendre que la lutte contre le financement du terrorisme n’est pas une simple question technique, mais un défi politique, économique et social complexe qui nécessite une stratégie globale et coopérative. La coopération et la collaboration, en particulier avec les organisations de renseignement opérant en dehors du domaine gouvernemental, sont vivement recommandées. Elles peuvent jouer un rôle clé en conseillant les gouvernements et les institutions sur l’élaboration de stratégies de lutte contre le financement du terrorisme, et contribuer à la conception et à la mise en œuvre de réformes réglementaires visant à garantir que les institutions financières sont mieux équipées pour détecter et signaler les activités financières suspectes.
Références
Banque africaine de développement. (2024). La Banque africaine de développement et le GIABA luttent contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme en Afrique grâce à un nouveau projet.
AP News. (2024). Escalade des activités extrémistes au Sahel.
Conseil des relations extérieures (CFR). (2023). Une nouvelle stratégie américaine pour l’Afrique : Priorité à la gouvernance, au développement et à l’appropriation locale.
Maîtriser les risques. (2023). Financement du terrorisme : Le risque négligé en Afrique.
Dijkstra, H. (2024). Le Sahel a-t-il besoin de l’OTAN ? Le Centre international de lutte contre le terrorisme.
Groupe d’action financière (GAFI). (2020). Risques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme découlant de la traite des êtres humains et du trafic de migrants.
Groupe d’action financière (GAFI). (2016). Le financement du terrorisme en Afrique de l’Ouest et du Centre.
Ghana Web. (2025). Le Niger déclare trois jours de deuil après l’attaque d’une mosquée qui a fait 44 morts. https://www.ghanaweb.com/GhanaHomePage/africa/Niger-declares-three-days-of-mourning-after-attack-on-a-Mosque-kills-44-1976756
GIABA. (2013). Le financement du terrorisme en Afrique de l’Ouest.
Études de sécurité internationale (ISS) Avenirs africains. (2024). L ‘Afrique dans le monde.
Policy Center. (2024). L’Afrique et le Moyen-Orient : Le passage de la géopolitique à la géoéconomie.
Reuters. (2024). Le GAFI met à jour la liste grise, reflétant les changements en matière de conformité.
Rapport du Conseil de sécurité. (2023). Lutte contre le terrorisme en Afrique : Débat ouvert.
Médias standard. (2024). Impact du blanchiment d’argent et du financement du terrorisme sur les économies africaines.
The Times UK. (2024). L’or est la nouvelle monnaie du crime organisé mondial.