Introduction
Le coup d’État manqué du 7 décembre au Bénin souligne la convergence de l’autoritarisme politique, du mécontentement militaire et de l’aggravation de l’insécurité qui ont érodé la légitimité de l’État au cours de la décennie de pouvoir du président Talon. Bien que la mutinerie ait été rapidement neutralisée grâce à la résistance des loyalistes et à un soutien militaire sans précédent de la CEDEAO et du Nigéria, ses causes sous-jacentes, notamment le recul de la démocratie, l’ingénierie électorale excluante, le blocage des services publics et le ressentiment de la première ligne face à la violence djihadiste dans le nord du pays, ne sont toujours pas résolues. Les tensions structurelles au sein des forces armées et de la société sont donc susceptibles de persister au-delà des élections d’avril 2026, même si le gouvernement consolide son contrôle à court terme. Au niveau régional, l’intervention rapide de la CEDEAO marque un recalibrage décisif de sa posture de dissuasion, avec des implications pour les pays confrontés à des pressions similaires en matière de gouvernance et de sécurité dans toute l’Afrique de l’Ouest.
Contexte
Depuis son entrée en fonction en 2016, le président Patrice Talon a supervisé une période de stabilité macroéconomique et de croissance notable, soutenue par des réformes de libéralisation, l’expansion des infrastructures et la discipline budgétaire.
Toutefois, ce succès économique est de plus en plus éclipsé par des préoccupations concernant le recul de la démocratie. L’administration de Talon a systématiquement sapé le pluralisme politique par le biais de réformes judiciaires controversées, de manipulations présumées des processus électoraux et d’une mainmise plus étroite sur les institutions clés. Sa réélection en 2021 fait suite à l’exclusion des principales figures de l’opposition dans le cadre d’un système de parrainage restrictif. Alors que le Bénin se prépare à l’élection présidentielle d’avril 2026, M. Talon a publiquement exclu de briguer un troisième mandat. Au lieu de cela, il a positionné son proche allié et actuel ministre des Finances, Romuald Wadagni, comme son successeur, une décision largement perçue comme une tentative de conserver son influence après la transition. Les partis d’opposition, en particulier les démocrates, ont accusé le régime de préparer le résultat des élections en disqualifiant des candidats viables pour des raisons techniques, alimentant ainsi le sentiment d’une démocratie non compétitive et gérée.
En 2019 et 2023, des amendements constitutionnels ont encore remodelé l’architecture politique du Bénin. Tout en maintenant la limite de deux mandats présidentiels, les amendements ont prolongé les mandats présidentiels et législatifs de cinq à sept ans et ont introduit un nouveau Sénat avec une responsabilité directe limitée. Ces réformes, adoptées sans référendum, ont été critiquées pour avoir renforcé l’emprise de la coalition au pouvoir tout en diluant la capacité de l’opposition à contester la législation ou à se mobiliser électoralement. Parallèlement, un nombre croissant de Béninois ont exprimé leur frustration face à la montée des inégalités socio-économiques, à l’impunité des élites et à l’érosion des libertés civiques. Ces tensions se sont produites dans un contexte d’insécurité croissante dans le nord, où les groupes djihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique ont intensifié leurs attaques, exploitant les lacunes en matière de gouvernance dans les zones reculées et créant un environnement sécuritaire instable.
La tentative de coup d’État met en lumière une convergence de vulnérabilités structurelles qui couvaient depuis longtemps dans l’architecture politique et sécuritaire du Bénin. Bien que le complot ait été rapidement déjoué, la rapidité et la coordination de la mutinerie révèlent un mécontentement sous-jacent au sein des forces armées. La tentative de coup d’État ne peut être comprise indépendamment d’une dynamique nationale et régionale plus large : une transition démocratique fragile, une insécurité croissante dans le nord, la désillusion du public à l’égard de la gouvernance et l’effet d’encouragement des récentes prises de contrôle militaires dans les États voisins. L’analyse suivante décompose les facteurs opérationnels, politiques et stratégiques qui ont façonné la tentative de coup d’État, son échec et ses implications plus larges.
Tentative de coup d’État : Séquence et évaluation tactique
La mutinerie a commencé aux premières heures du7 décembre par des assauts simultanés sur des sites stratégiques de Cotonou, notamment la résidence présidentielle, le camp Guezo et Benin TV. Un groupe de soldats, se présentant comme le Comité militaire pour la refondation (CMR), est apparu en direct à la télévision publique, annonçant la suspension de la constitution, la dissolution des institutions de l’État et la nomination du lieutenant-colonel Pascal Tigri en tant que chef d’État de facto. Deux officiers de haut rang, le chef d’état-major de l’armée Abou Issa et le colonel Faizou Gomina, ont été pris en otage au cours de l’opération. Des rapports ont confirmé qu’il y avait eu des victimes, dont l’épouse d’un conseiller présidentiel de haut rang. Cependant, les comploteurs n’ont pas réussi à prendre le contrôle total des principaux centres de commandement et le signal de la télévision a été coupé peu après la diffusion de l’émission. Le gouvernement, qui avait lancé une demande d’assistance immédiate, a reçu le renfort de frappes aériennes nigérianes et d’unités d’opérations spéciales de la CEDEAO, qui ont contribué à rétablir le contrôle de l’État en l’espace de quelques heures.
Motivations des putschistes
La justification publique de la mutinerie par le CMR reflétait à la fois des griefs institutionnels et des frustrations politiques plus larges. Dans leur déclaration télévisée, les soldats ont invoqué la détérioration de la situation sécuritaire dans le nord du Bénin, la « négligence » à l’égard des camarades tombés au combat et de leurs familles, ainsi que la perception de promotions injustes au sein de la hiérarchie militaire. Ces plaintes ont été associées à des préoccupations civiles plus larges, telles que la réduction des soins de santé publique, l’augmentation des impôts et l’exclusion des candidats de l’opposition des prochaines élections de 2026. La rhétorique suggère que les forces armées ont le devoir de « restaurer la dignité et la justice » dans un système qu’elles considèrent comme corrompu et illégitime. Bien qu’aucune idéologie politique claire n’ait été exprimée, le cadre de l’intervention était cohérent avec les récents récits de coup d’État régionaux décrivant l’armée comme une force corrective dans les démocraties défaillantes.
Facteurs nationaux favorisant la tentative
Un certain nombre de conditions internes ont créé un environnement propice à la tentative de coup d’État. La légitimité de l’État a été considérablement affaiblie par des années de répression politique, de manipulation judiciaire et d’érosion des contrôles démocratiques. Les secteurs de la sécurité et de la justice sont largement considérés comme politisés, avec des allégations crédibles d’arrestations arbitraires et de poursuites ciblées contre des personnalités de l’opposition. Cette situation s’est traduite par une profonde méfiance de la part de la population, qui s’est traduite par une participation électorale historiquement faible, de l’ordre de 27 % pour les élections législatives de 2019. En outre, l’enquête Afrobaromètre de 2024 indique que les Africains de l’Ouest acceptent de plus en plus les interventions militaires dans des contextes d’impunité des élites et de systèmes démocratiques défaillants. Ces sentiments, combinés au pouvoir symbolique des récents coups d’État au Niger, au Burkina Faso et en Guinée-Bissau, ont probablement enhardi les comploteurs à croire qu’une opération similaire au Bénin trouverait un écho auprès d’une partie de l’opinion publique et gagnerait du terrain au sein des forces armées.
Lacunes opérationnelles et échecs stratégiques des putschistes
Malgré son audace initiale, le coup d’État n’a pas eu la profondeur opérationnelle et la cohérence stratégique nécessaires à son succès. Aucune unité ou branche importante de l’armée n’a rejoint la rébellion au-delà du noyau dur du CMR et il n’y avait aucune preuve de soutien populaire à Cotonou ou dans d’autres centres urbains. Les mutins n’ont pas réussi à sécuriser le palais présidentiel, les principales installations militaires ou les infrastructures de transport clés telles que l’aéroport, ce qui a limité leur capacité à contrôler l’information et la logistique. Leur contrôle de la radiotélévision nationale a été de courte durée et la rapidité de la contre-opération loyaliste, renforcée par le déploiement rapide par le Nigeria d’un appui aérien et de forces spéciales, a privé le CMR de toute chance de consolidation. Les comploteurs ont également mal jugé la CEDEAO, pensant que le bloc réagirait passivement, comme il l’avait fait au Niger et au Mali. Au contraire, le déploiement rapide de la CEDEAO a marqué un changement stratégique dans la posture de réponse régionale, isolant davantage les mutins.
Dynamique régionale et internationale
Les dynamiques régionales et internationales ont joué un rôle décisif dans l’élaboration de la tentative de coup d’État et de son issue. La réaction du Nigeria, provoquée par deux demandes urgentes du gouvernement de Talon, reflétait son intérêt stratégique à empêcher la formation d’un bloc contigu d’États dirigés par des militaires le long de sa frontière occidentale. Le président Bola Tinubu, en tant que président en exercice de la CEDEAO, a cherché à réaffirmer la crédibilité déclinante de l’organisation après son incapacité à intervenir dans la crise du Niger en 2023. Cette fois, la CEDEAO a pré-autorisé le déploiement de forces en attente du Nigeria, du Ghana, de la Côte d’Ivoire et de la Sierra Leone. L’Union africaine, la France et les Nations unies ont rapidement condamné l’opération et proposé des services de renseignement et un soutien logistique. La position de la Russie reste ambiguë, bien que des messages en ligne en faveur du coup d’État aient été observés sur des réseaux pro-russes, conformément aux récits utilisés pour saper les gouvernements de la région alignés sur l’Occident. La réaction diplomatique rapide et unifiée a contribué à limiter toute reconnaissance internationale ou sanctuaire potentiel pour les mutins.
Conclusion
Le coup d’État manqué au Bénin a des implications considérables pour la gouvernance interne, les relations civilo-militaires et l’architecture de la sécurité régionale. Alors que l’administration Talon a repris le contrôle, les causes sous-jacentes de la mutinerie, le mécontentement des militaires, l’érosion démocratique et l’exclusion sociopolitique ne sont toujours pas résolues. Au niveau régional, l’intervention de la CEDEAO marque un tournant dans sa doctrine de réponse aux crises, bien que l’effet stratégique à long terme de ce changement reste à déterminer.
Pour le gouvernement et les services de sécurité du Bénin, la tentative de coup d’État a révélé un mécontentement important au sein des factions des forces armées, en particulier parmi les officiers subalternes déployés dans le nord. Si la répression rapide peut temporairement remonter le moral des loyalistes, il est probable qu’elle déclenche des purges internes, une extension de la surveillance et une pression accrue sur les dissidents perçus, tant au sein de l’armée que parmi les opposants politiques, sous le prétexte de la sécurité nationale. Cela pourrait accroître le risque d’excès et renforcer la méfiance entre civils et militaires.
Pour la stabilité régionale, la réponse décisive de la CEDEAO rétablit le précédent de l’intervention militaire contre les changements anticonstitutionnels de gouvernement et signale une posture de dissuasion recalibrée, mais elle augmente également les enjeux dans les États politiquement fragiles tels que le Togo, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, où des élections contestées ou des dissensions internes pourraient désormais déclencher soit une consolidation autoritaire préventive, soit des tentatives d’arbitrage militaire sous le couvert du rétablissement de l’ordre.




























