Déficit de confiance du public, abus du secteur de la sécurité et risque de radicalisation au Ghana
| -23% Baisse de la satisfaction du public à l’égard de la démocratie au Ghana, 2012-2024 Afrobaromètre 2024 (Round 10) | 32% Ghanéens qui considèrent le régime militaire comme une alternative viable (2024) Afrobarometer / BTI 2026 | 2023 Année du premier échec confirmé d’un attentat à l’explosif domestique au Ghana NCTFC / GNA 2026 | 51% Ghanéens approuvent l’intervention militaire si les dirigeants élus abusent du pouvoir (2024) Afrobarometer / CDD-Ghana 2024 |
| RÉSUMÉ La réputation du Ghana en tant que phare de la stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest a longtemps été son principal atout stratégique et son moyen de dissuasion le plus convaincant contre l’extrémisme violent. Cette réputation est aujourd’hui mise à rude épreuve. Cet article synthétise les conclusions de l’Institute for Security Studies (ISS), du Centre for Strategic and International Studies (CSIS), du Ghana Centre for Democratic Development (CDD-Ghana) et d’Afrobarometer pour documenter une érosion systémique de la confiance du public dans les institutions de sécurité du Ghana – la police, l’armée et le système judiciaire – en raison d’abus avérés, de la militarisation politique des fonctions de sécurité et de l’aggravation des déficits en matière de gouvernance. L’article soutient que cette érosion de la confiance n’est pas simplement un inconvénient de gouvernance ; c’est une menace pour la sécurité nationale qui crée précisément les conditions dans lesquelles l’extrémisme violent prospère, et que l’administration Mahama est confrontée à une fenêtre urgente et limitée dans le temps pour réformer le secteur de la sécurité. |
1. Le dividende démocratique et son érosion
Pendant trois décennies, le cadre de gouvernance démocratique du Ghana, ancré dans sa Constitution de 1992, les élections multipartites compétitives et les transferts pacifiques constants de pouvoir ont servi de tampon structurel contre l’instabilité qui consomme les États voisins. Freedom House classe actuellement le Ghana comme l’un des deux seuls pays d’Afrique de l’Ouest classés « libres », et les élections de décembre 2024, qui ont abouti à un transfert pacifique du pouvoir au président John Mahama, ont réaffirmé ce que Chatham House (2026) a décrit comme la réputation du Ghana en tant que « point d’ancrage démocratique régional ».
Pourtant, sous cette architecture institutionnelle se cache un secteur de la sécurité que de nombreux organismes de recherche indépendants ont jugé en état de crise de crédibilité. L’analyse de l’ISS (2025), basée sur des consultations en 2024 avec la société civile et les acteurs de la sécurité de l’État, conclut directement que « la stabilité réputée du Ghana est menacée par des menaces de sécurité complexes et une baisse de la confiance du public dans la police, l’armée et le système judiciaire ». L’évaluation du CSIS (2025), qui s’appuie sur des entretiens sur le terrain à Accra et à Tamale, constate que « la confiance du public dans le gouvernement s’est érodée en raison des problèmes de chefferie, des politiques du FMI, de la corruption du gouvernement et des dépenses publiques controversées », les communautés des zones frontalières du nord et des zones urbaines « comptant sur l’autosurveillance en raison de la présence insuffisante de la sécurité ».
L’érosion est quantifiable. Les données d’Afrobarometer montrent qu’entre 2012 et 2024, la satisfaction du public à l’égard de la démocratie au Ghana a diminué de 23 points de pourcentage, ce qui représente l’une des plus fortes baisses enregistrées parmi les démocraties africaines établies (Afrobarometer, 2024). Le cycle 2024 de l’enquête a également révélé que 32 % des Ghanéens considèrent désormais le régime militaire comme une alternative viable à la gouvernance démocratique, et 51 % ont exprimé leur volonté d’approuver une intervention militaire si les dirigeants élus abusent du pouvoir, soit une augmentation de 11 points de pourcentage par rapport aux 40 % de 2022 (Afrobarometer / CDD-Ghana, 2024). Le score du Ghana à l’indice Ibrahim de la gouvernance africaine stagne depuis 2014, avec des baisses spécifiques enregistrées dans les domaines de la sécurité et de l’État de droit. Il ne s’agit pas de mesures abstraites, mais d’indicateurs avancés de la fragilité institutionnelle qui précède l’effondrement de la légitimité de la sécurité civile.
2. Un catalogue d’échecs institutionnels
La documentation du SSI sur les fautes commises par le secteur de la sécurité couvre les incidents survenus entre 2017 et 2024. Les forces de police ont à plusieurs reprises déployé une force excessive et meurtrière contre des civils, y compris des étudiants. Des manifestations pacifiques ont été interrompues et des manifestants illégalement détenus. Lors des élections de décembre 2024, largement saluées au niveau international pour leur déroulement pacifique, des soldats ont été accusés d’avoir tiré sur des bureaux de vote à Obuasi East, entraînant un décès confirmé (ISS, 2025).
En 2021, des militaires ont abattu des jeunes manifestants à Ejura, un incident qui a donné lieu à une enquête officielle commandée par le gouvernement. Des militaires ont également brutalisé des civils dans la région de Taifa-Ashaiman en 2023, à la suite du décès d’un soldat. En 2021, des militaires ont été impliqués dans l’arrestation et la torture d’enfants accusés d’avoir volé l’ordinateur portable d’un officier, un incident qui a déclenché une procédure judiciaire officielle contre les forces armées ghanéennes. Il ne s’agit pas de manquements isolés, mais d’un modèle documenté (ISS, 2025).
Les excès militaires vont au-delà des abus épisodiques. Des soldats ont assuré la protection VIP de représentants du gouvernement, fonction constitutionnellement réservée à la police, et ont été déployés pour sécuriser des concessions de galamsey, créant ainsi des conflits d’intérêts avérés qui lient les forces armées à l’économie minière illégale (ISS, 2025 ; CDD-Ghana, 2024). En janvier 2021, des militaires sont entrés au Parlement lors d’un conflit politique sur l’organisation de la session parlementaire inaugurale, un incident décrit par les constitutionnalistes comme une transgression manifeste des frontières entre civils et militaires. L’ISS estime également que les forces de défense ghanéennes sont exposées à un risque institutionnel élevé de corruption, avec la menace qui en découle pour l’intégrité opérationnelle dans une période d’insécurité régionale croissante.
3. Le lien entre sécurité et radicalisation
Les conséquences de cette érosion de la confiance sur la sécurité vont bien au-delà de la qualité des services de police. La relation entre l’illégitimité institutionnelle et le recrutement d’extrémistes violents est empiriquement bien établie. Le rapport du PNUD intitulé Journey to Extremism in Africa (2023) identifie les déficits de gouvernance, l’injustice perçue et la méfiance à l’égard des institutions de l’État comme les principales voies de radicalisation sur le continent. Lorsque les communautés ne peuvent pas faire confiance à la police pour les protéger ou aux tribunaux pour rendre la justice, elles se tournent vers des fournisseurs de protection alternatifs et, dans le contexte de l’Afrique de l’Ouest, ces fournisseurs sont le JNIM et l’ISGS.
Les consultations de l’ISS (2025) ont révélé que les « relations tendues » entre la société civile, les communautés et les institutions chargées de la sécurité « limitent la collaboration sur des questions urgentes telles que la prévention de l’extrémisme violent ». Dans le nord-ouest, précisément la région la plus exposée à la radicalisation, les citoyens sont « considérés comme particulièrement susceptibles de se radicaliser », les conflits entre agriculteurs et éleveurs, les litiges fonciers et les tensions entre chefferies créant un paysage de griefs que les groupes extrémistes ont prouvé, à maintes reprises, qu’ils pouvaient exploiter. Le CSIS (2025) a constaté que les communautés « s’appuient sur l’autosurveillance » en réponse à une présence sécuritaire formelle inadéquate et méfiante, la même condition préalable qui a précédé l’effondrement de la sécurité dans les régions des Cascades et de l’Est du Burkina Faso.
| ÉTUDE DE CAS : Le scénario du Burkina Faso – un miroir pour le Ghana En 2014, l’Indice mondial du terrorisme a commencé à enregistrer une détérioration des indicateurs de terrorisme au Burkina Faso, un pays où l’impact du terrorisme avait été quasiment nul au cours des années précédentes. En 2024, le Burkina Faso se classait au premier rang mondial de l’ITM, avec 1 532 morts (ITM 2025). En 2025, le Pakistan a supplanté le Burkina Faso au sommet de l’indice, bien que le Sahel, qui comprend le Burkina Faso, le Niger et le Mali, représente toujours plus de la moitié des décès dus au terrorisme dans le monde (GTI 2026). Le cheminement n’était pas principalement militaire, mais institutionnel : l’effondrement de la confiance du public dans les forces de sécurité à la suite de bouleversements politiques, la perception d’un abandon des communautés du nord par l’État et le vide comblé par la promesse de justice et de protection du JNIM. Le nord du Ghana présente le même profil structurel : pauvreté élevée, faible confiance institutionnelle, frontières poreuses, conflits intercommunautaires et proximité de corridors djihadistes actifs. La différence, en avril 2026, est que le Ghana a encore le temps d’agir. Sources : IEP Global Terrorism Index 20 Indice mondial du terrorisme 2025 du PEI ; Indice mondial du terrorisme 2026 du PEI. |
4. Les arguments en faveur d’une réforme globale du secteur de la sécurité
Les analyses du CSIS (2025) et de l’ISS (2025) convergent vers un programme de réformes dont les éléments sont clairs et réalisables au cours d’un seul mandat présidentiel. Premièrement, les rôles des militaires et les protocoles de déploiement dans les opérations de sécurité intérieure doivent être clairement définis et légalement circonscrits. La pratique actuelle consistant à déployer des soldats pour des fonctions, la sécurité électorale, la protection des personnalités, l’application de la loi sur la galamsey, la gestion des impasses parlementaires, qui relèvent du mandat de la police, crée des distorsions structurelles qui nuisent aux deux institutions. Deuxièmement, il faut renforcer les mécanismes indépendants de contrôle de la conduite du secteur de la sécurité, avec des processus de responsabilité transparents et communiqués publiquement pour les abus documentés. Troisièmement, la composition du Conseil national de sécurité doit être réformée afin d’y intégrer des experts civils en matière de sécurité et des représentants de la société civile. Cela mettra fin à ce que l’ISS décrit comme la culture de « l’exclusivité » qui marginalise les acteurs communautaires les plus essentiels au travail de prévention.
Quatrièmement, le gouvernement ghanéen doit investir massivement dans des programmes de renforcement de la confiance dans les communautés frontalières du nord du Ghana : des mécanismes de police de proximité avec une véritable surveillance civile, des conseils de sécurité de proximité au niveau des districts et des plateformes de dialogue durable qui donnent aux communautés un rôle significatif dans leur propre gouvernance en matière de sécurité. La stratégie de sécurité nationale du Ghana identifie explicitement « le citoyen ghanéen et sa communauté locale » comme les unités fondamentales de la sécurité nationale. Les données recueillies par l’ISS et le CSIS en 2024 et 2025 suggèrent que le secteur de la sécurité n’a pas encore intégré ce principe.
5. Recommandations politiques
Le gouvernement ghanéen devrait considérer la réforme du secteur de la sécurité non pas comme un objectif auxiliaire de gouvernance, mais comme la principale priorité de ce mandat en matière de sécurité nationale. Cinq actions sont recommandées :
(1) Commander et publier un audit indépendant de tous les abus documentés commis par les forces de sécurité depuis 2017, assorti de mécanismes de responsabilisation exécutoires.
(2) Adopter une législation claire définissant les circonstances et le processus d’autorisation pour le déploiement militaire dans des rôles de sécurité intérieure.
(3) Mettre en place, dans les cinq régions du nord, des conseils de sécurité communautaires au niveau des districts, coprésidés par les autorités traditionnelles et les représentants de la société civile, et dotés d’une véritable autorité budgétaire.
(4) Augmenter les ratios police/population dans les communautés frontalières grâce à des allocations budgétaires nationales dédiées et non au financement de projets.
(5) Réformer les processus de recrutement et de promotion pour toutes les agences de sécurité ; les données d’Afrobarometer identifient systématiquement ces processus comme les principaux moteurs de la délégitimation institutionnelle.
Commentaire
Votre recommandation 3 nécessite un examen plus approfondi. Les autorités traditionnelles sont un facteur essentiel de l’insécurité dans de vastes régions du pays.
Références
1. CDD-Ghana / CSIS. (2025, septembre). Ghana : Faire face aux menaces internes et externes sans le soutien des citoyens. Analyse du CSIS. Washington DC : CSIS.
2. Centre ghanéen pour le développement démocratique. (2024). Gouvernance du secteur de la sécurité au Ghana : Évaluation annuelle. Accra : CDD-Ghana.
3. SSI Afrique. (2025, janvier). Au Ghana, le rétablissement de la confiance du public passe d’abord par des réformes en matière de sécurité. ISS Today. Pretoria : ISS.
4. SSI Afrique. (2025). Le président ghanéen Mahama va-t-il prendre le taureau par les cornes pour réformer la Constitution ? ISS Today. Pretoria : ISS.
5. KAIPTC. (2025). Dans l’œil du cyclone : Building Resilient Communities to Resist VEOs in Ghana (Construire des communautés résilientes pour résister aux OVE au Ghana). Accra : KAIPTC.
6. Stratégie de sécurité nationale du Ghana. Ministère des affaires étrangères et de l’intégration régionale. Accra : Gouvernement du Ghana.
7. PNUD. (2023). Voyage vers l’extrémisme en Afrique : Les voies du recrutement et du désengagement. New York : PNUD.
8. Chatham House (2026, janvier). L’Afrique en 2026 : l’incertitude mondiale exige un leadership régional. Londres : Chatham House.
9. ACCORD. (2023). Le risque d’extrémisme violent et de terrorisme dans les États côtiers d’Afrique de l’Ouest. Tendances des conflits n° 2023/1. Johannesburg : ACCORD.
10. Institut pour l’économie et la paix. (2025). Indice mondial du terrorisme 2025. Sydney : IEP.
11. Institut pour l’économie et la paix. (2026). Indice mondial du terrorisme 2026. Sydney : IEP.
12. Afrobaromètre. (2024). Perspectives africaines 2024 : La démocratie en danger – Le point de vue du peuple. Accra : Afrobaromètre.
13. Afrobaromètre / CDD-Ghana. (2024). Résumé des résultats : Enquête Afrobaromètre Round 10 au Ghana, 2024. Accra : CDD-Ghana.




























