| >50 % Territoire de la CEDEAO anciennement couvert par les États de l’AES Georgetown Security Studies Review 2025 | 17% Part de la population de la CEDEAO anciennement dans les États de l’AES Georgetown Security Studies Review 2025 | 31M+ Personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire au Sahel OCHA, juin 2025 | 1 650 Brigade antiterroriste de la CEDEAO Effectif autorisé ISS Afrique / CEDEAO, 2026 |
| RÉSUMÉ Le 29 janvier 2025, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a subi sa rupture institutionnelle la plus importante depuis sa création en 1975 : le retrait officiel du Burkina Faso, du Mali et du Niger, qui représentent plus de la moitié du territoire de la CEDEAO, 17 % de sa population et environ 7,7 % de son PIB, pour former l’Alliance des États du Sahel (AES). Cet article analyse les implications de cette fracture sur l’architecture de sécurité, évalue le rôle du Ghana en tant qu’acteur diplomatique médiateur et détermine si la coopération bilatérale informelle et spécifique peut se substituer au cadre de sécurité multilatéral formel aujourd’hui fragmenté. L’article soutient que la scission CEDEAO-AES a créé un vide structurel en matière de sécurité que les réponses institutionnelles existantes ne suffisent pas à combler, et que l’agence diplomatique du Ghana, bien que louable, ne peut pas compenser une rupture systémique de la défense collective. |
1. La rupture : Ampleur et importance historique
La sortie officielle du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO le 29 janvier 2025, malgré une dernière période de grâce de six mois offerte par le bloc en décembre 2024, représente, selon l’évaluation du colonel Festus Aboagye (Ret.) à Amani Africa, » la crise la plus importante dans l’intégration régionale de l’Afrique de l’Ouest depuis la fondation de la CEDEAO en 1975 » (Amani Africa, 2025). Les trois pays avaient d’abord annoncé leur intention de se retirer le 28 janvier 2024, et malgré les efforts diplomatiques soutenus des chefs d’État de la CEDEAO, y compris la médiation menée par le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, la sortie a pris effet à la date prévue. Le président de la Commission de la CEDEAO, Omar Touray, a officiellement pris acte du départ, notant que le bloc « garderait ses portes ouvertes » tout en établissant des dispositions transitoires pour protéger les droits des citoyens.
Les trois États de l’AES qui fonctionnent désormais sous le nom de Confédération des États du Sahel depuis juillet 2024 contrôlent collectivement plus de la moitié de la surface territoriale totale de la CEDEAO, accueillent 17 % de sa population et représentent environ 7,7 % de son PIB global (Georgetown Security Studies Review, 2025). Pour les opérations transfrontalières de lutte contre le terrorisme, le partage de renseignements et la coordination humanitaire, ces chiffres se traduisent par un déficit opérationnel irremplaçable que les douze autres États membres de la CEDEAO ne peuvent pas compenser.
2. Les facteurs de fragmentation
La sortie de l’AES ne peut être attribuée à une cause unique. Le déclencheur immédiat a été la réponse de la CEDEAO au coup d’État de juillet 2023 au Niger, menaçant d’intervenir militairement et imposant de sévères sanctions économiques qui, selon WANEP (2024), » ont mis en danger le processus d’intégration et ont donné lieu à des crises humanitaires « . Mais la rupture avait des racines structurelles plus profondes : L’inefficacité perçue de la CEDEAO dans la lutte contre le terrorisme sahélien depuis plus d’une décennie, les inquiétudes en matière de souveraineté face à l’influence française et occidentale dans le processus décisionnel de la CEDEAO, et l’émergence de partenariats de sécurité alternatifs, principalement le déploiement de l’Africa Corps de la Russie, qui a réduit la dépendance des États de l’AES vis-à-vis des cadres de la CEDEAO (Amani Africa, 2025 ; Chatham House, 2025).
Les gouvernements putschistes de l’AES ont bénéficié d’une importante légitimité populaire interne, enracinée dans la frustration du public face à l’incapacité des administrations civiles précédentes à contenir la violence djihadiste. Ce mandat populaire a isolé les juntes de la conditionnalité de gouvernance démocratique de la CEDEAO. La position de tolérance zéro de la CEDEAO à l’égard des changements de pouvoir anticonstitutionnels a paradoxalement accéléré la sortie de crise qu’elle cherchait à prévenir. L’erreur fondamentale de la CEDEAO a été de traiter une crise de légitimité comme un problème de sanctions, un mauvais calcul que Chatham House (2025) a qualifié de « diplomatiquement maladroit ».
3. Implications en matière de sécurité : Le vide de la lutte contre le terrorisme
La conséquence la plus grave de la fracture CEDEAO-AES est l’effondrement de l’architecture coordonnée de lutte contre le terrorisme au moment précis où la crise sécuritaire de l’Afrique de l’Ouest exige une cohésion institutionnelle maximale. L’évaluation de l’ISS (2026) est directe : « La lutte contre les groupes armés ne peut être efficace sans la coopération des trois pays du Sahel central, qui restent l’épicentre du terrorisme qui s’étend aux pays côtiers ». Le Sahel représentait 19 % des attaques terroristes mondiales et plus de 51 % des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024 (IEP, 2025).
Sans les États de l’AES, la nouvelle brigade antiterroriste de la CEDEAO, dotée de 1 650 soldats, soit une réduction considérable par rapport à la force de 260 000 hommes proposée à l’origine lors du sommet des chefs d’état-major des armées africaines qui s’est tenu à Abuja en août 2025, est confrontée à de profondes limitations structurelles (ISS Africa, 2026). Alors que six États (le Bénin, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, le Nigeria et le Sénégal) ont engagé des contingents, la brigade doit patrouiller dans de vastes zones frontalières sans les réseaux de renseignement, l’infrastructure logistique ou l’accès territorial des États de l’AES.
Tableau 2 : Architecture de sécurité de la CEDEAO – Évaluation avant et après le retrait de l’AES
| Dimension | Avant janvier 2025 | Retrait de l’AES | Niveau de risque |
| Partage d’informations | Fonctionnel via l’initiative d’Accra | Perturbé – canaux informels uniquement | Critique |
| Opérations transfrontalières de TC | Partiellement coordonné (G5 Sahel) | Fragmenté – le SEA fonctionne de manière indépendante | Critique |
| Coordination de l’aide humanitaire | Structuré par la CEDEAO | Gravement sous-financé et déconnecté | Haut |
| Commerce et mouvement | Libre circulation dans le cadre des protocoles de la CEDEAO | Conditions transitoires en suspens | Haut |
| Financement de la brigade CT | Ambition de 260 000 soldats ; 2,5 milliards de dollars par an | 1 650 hommes ; financement de l’impôt communautaire de la CEDEAO | Moyenne-élevée |
Source : ISS Afrique (2026) ; WANEP (2024) ; documentation de la Force en attente de la CEDEAO (2025-2026).
4. L’intervention diplomatique du Ghana : Portée et limites
Le Ghana, sous la présidence de John Mahama, a adopté la position diplomatique la plus active de tous les États côtiers pour tenter de combler le fossé entre la CEDEAO et l’ESA. Les envoyés spéciaux ghanéens et sénégalais ont mené des navettes diplomatiques importantes entre Accra, Dakar, Niamey, Ouagadougou et Bamako, poursuivant la coopération en matière de sécurité et de commerce par le biais de canaux bilatéraux (Crisis Group, 2025). Le ministre ghanéen des affaires étrangères, Samuel Ablakwa, s’exprimant à Chatham House en mars 2026, a formulé le défi avec la franchise qui distingue l’approche du Ghana : « Nous devons admettre qu’il existe une véritable inquiétude en Afrique francophone quant à la nécessité de réinitialiser leurs relations avec la France. L’enracinement du terrorisme est une menace pour l’ensemble de la communauté mondiale » (Chatham House, 2026).
Le Ghana a également poursuivi des initiatives bilatérales de sécurité conjointe avec le Burkina Faso, reconnaissant ainsi de manière pragmatique que les frontières partagées exigent une coopération opérationnelle indépendamment de la position institutionnelle formelle. La diplomatie bilatérale, aussi énergique soit-elle, ne peut se substituer aux protocoles institutionnalisés d’échange de renseignements, aux forces permanentes et aux mécanismes de mise en commun des ressources que seul un cadre multilatéral fonctionnel peut fournir. Le Ghana gère les conséquences d’une défaillance du système, il ne répare pas le système.
5. Une voie viable pour l’avenir : L’approche à deux voies
L’International Crisis Group (2025) propose un cadre qui mérite d’être sérieusement pris en considération : une coopération entre la CEDEAO et les États de l’AES qui ne nécessite pas de réintégration formelle, mais qui fonctionne plutôt par le biais « d’accords flexibles et spécifiques, bilatéraux dans un premier temps, mais dont l’objectif est d’aboutir à des accords plus larges ». Cette double approche – maintenir les principes de gouvernance de la CEDEAO tout en engageant de manière pragmatique les États de l’AES sur des impératifs de sécurité partagés – représente la voie la plus crédible à court terme.
| RECOMMANDATION INSTITUTIONNELLE : Faire fonctionner la brigade antiterroriste de la CEDEAO Les chefs d’état-major de la CEDEAO ont approuvé la création d’une brigade antiterroriste de 1 650 hommes en février 2026, une mesure réduite mais concrète. Six États ont engagé des troupes. L’ISS (2026) affirme que pour que cette force soit efficace, des lignes de communication directes doivent être rétablies entre les états-majors de la CEDEAO et de l’AES, l’UA servant de médiateur neutre. La résolution 2719 du Conseil de sécurité des Nations unies prévoit un mécanisme de financement couvrant 75 % des opérations de soutien de la paix mandatées par l’UA, une ressource que la CEDEAO doit activement exploiter. Sans la coopération de l’AES, la brigade risque de devenir un symbole plutôt qu’un instrument opérationnel. |
La position unique du Ghana en tant que médiateur le plus actif de la CEDEAO, hôte du Secrétariat de l’AfCFTA et État ayant des frontières directes avec le Burkina Faso et le Togo le place à l’intersection de toutes les dynamiques pertinentes en matière de sécurité, de commerce et de gouvernance en Afrique de l’Ouest. Une stratégie de politique étrangère et de sécurité ghanéenne solide et dotée de ressources suffisantes pourrait faire d’Accra la puissance de rassemblement indispensable à tout rapprochement futur entre la CEDEAO et l’AES.
6. Les conclusions
La rupture entre la CEDEAO et l’AES est le développement le plus important de l’architecture de la sécurité en Afrique de l’Ouest depuis un demi-siècle. Ses effets, qui ont perturbé l’échange de renseignements, effondré la coordination de la lutte contre le terrorisme, entravé la réponse humanitaire et encouragé l’expansion des djihadistes dans les États côtiers, se manifestent déjà dans toute la région. Le Ghana ne peut pas se protéger de ces conséquences par la seule diplomatie bilatérale. Le gouvernement doit investir pour rendre la brigade antiterroriste de la CEDEAO crédible sur le plan opérationnel, poursuivre l’engagement à double voie avec les États de l’AES par le biais de la médiation de l’UA, et défendre un accord de financement de la sécurité régionale qui comble le fossé entre l’ambition institutionnelle et la réalité financée.
Références
1. Amani Africa. (2025, 31 janvier). Le retrait de l’AES de la CEDEAO : une opportunité pour réévaluer les instruments existants d’intégration régionale ? Addis Abeba : Amani Africa.
2. Chatham House (2025, avril). Il est essentiel pour la sécurité de l’Afrique de l’Ouest d’aller au-delà de la division régionale. Londres : Chatham House.
3. Chatham House (2025, décembre). L’Afrique de l’Ouest a besoin de solutions régionales pour lutter contre l’escalade de la crise sécuritaire au Sahel. Londres : Chatham House.
4. Chatham House (2026, mars). Les ministres des affaires étrangères du Nigeria et du Ghana discutent de la sécurité, des pays de l’AES, de Boko Haram et des opérations américaines. Londres : Chatham House.
5. Georgetown Security Studies Review. (2025). La coalition des coups d’État : La scission AES-CEDEAO et la crise de la sécurité en Afrique de l’Ouest. Washington DC : GSSR.
6. Institut pour l’économie et la paix. (2025). Indice mondial du terrorisme 2025. Sydney : IEP.
7. International Crisis Group. (2025). Sept priorités en matière de paix et de sécurité pour l’Afrique en 2026. Rapport sur l’Afrique n° 209. Bruxelles : ICG.
8. ISS Afrique. (2026, mars). Comment la CEDEAO peut rendre sa nouvelle force antiterroriste efficace. ISS Today. Pretoria : ISS.
9. OCHA. (2025, juin). Vue d’ensemble des besoins et des exigences humanitaires au Sahel en 2025. Dakar : OCHA.
10. Rapport du Conseil de sécurité. (2025, 31 mars). Prévisions mensuelles pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. New York : SCR.
11. WANEP. (2024). Implications sécuritaires et économiques de la sortie des pays de l’AES de la CEDEAO. Accra : WANEP.
12. Revue de politique mondiale. (2025, avril). La scission entre la CEDEAO et l’AES aggrave la sécurité en Afrique de l’Ouest.
Commentaires : pourquoi suggérez-vous des interventions civiles et des interventions des OSC ? Cette suggestion est-elle valable ? Vous devriez peut-être clarifier ce point.



























