Introduction
L’internet a fondamentalement transformé le monde en révolutionnant la manière dont les gens communiquent, accèdent à l’information et participent à la vie publique. Il a remplacé les méthodes de communication traditionnelles, lentes et coûteuses, par des interactions numériques instantanées, peu coûteuses et à grande vitesse. Grâce au courrier électronique, aux médias sociaux et à la vidéoconférence, les individus, les entreprises et les institutions peuvent communiquer en temps réel au-delà des frontières géographiques, ce qui permet une connectivité continue à des fins sociales, économiques et éducatives (Castells, 2010). Cette transformation a remodelé la société mondiale en réduisant les distances, en accélérant l’échange d’informations et en intégrant la communication numérique dans la vie quotidienne.
Comment l’internet a façonné l’écosystème de l’information
L’impact de l’internet sur la diffusion de l’information est au cœur de cette transformation. L’industrie de l’information est passée de systèmes physiques, centralisés et descendants à un écosystème numérique, décentralisé et caractérisé par un accès instantané et une participation de masse. Les organisations médiatiques traditionnelles ont été contraintes de s’adapter, car les individus, les petites organisations et les acteurs indépendants ont acquis la capacité de produire et de distribuer du contenu à grande échelle (Reuters Institute, 2023). L’information est désormais disponible à la demande, à l’échelle mondiale et en continu, ce qui modifie la manière dont les nouvelles sont consommées et dont l’opinion publique se forme.
Ce changement numérique a révolutionné les systèmes d’information de manière concrète. Les mises à jour en temps réel et les reportages sur les médias sociaux ont réduit la dépendance à l’égard des journaux et des émissions programmées, permettant au public de suivre les événements au fur et à mesure qu’ils se déroulent partout dans le monde. Les connaissances ont été décentralisées grâce à des plateformes telles que Wikipédia, des archives numériques et des bases de données de recherche en ligne, tandis que les plateformes d’apprentissage en ligne et les cours en ligne ouverts et massifs (MOOC) ont élargi l’accès à l’éducation au-delà des salles de classe physiques (UNESCO, 2022). Dans le même temps, le journalisme citoyen et les contenus générés par les utilisateurs ont contourné les gardiens traditionnels des médias, augmentant la diversité des voix mais accélérant également la diffusion d’informations non vérifiées.
La face cachée de l’internet
Malgré ces avantages, l’internet a également eu des conséquences négatives importantes. Il a accru les risques liés à la confidentialité des données, à la surveillance, à la cybercriminalité et à la fraude financière, tout en facilitant la cyberintimidation, le harcèlement et la diffusion rapide de fausses informations. L’utilisation excessive de l’internet a été associée à des problèmes de santé mentale, notamment l’anxiété, la dépression et la dépendance, et à une diminution des interactions sociales en face à face (Organisation mondiale de la santé, 2021). Ces vulnérabilités sont de plus en plus exploitées par des acteurs politiques qui cherchent à manipuler les espaces numériques pour asseoir leur pouvoir.
Utilisation abusive à des fins politiques
Dans le monde entier, des hommes politiques ont abusé de l’internet pour influencer l’opinion publique et saper les processus démocratiques. Des campagnes de désinformation coordonnées, des trolls parrainés par l’État et des réseaux de robots ont été déployés pour attaquer les opposants, polariser les sociétés et supprimer la dissidence. Des recherches menées par l’Oxford Internet Institute ont révélé qu’en 2019, au moins 59 pays avaient organisé des « cybertroupes » utilisant la manipulation des médias sociaux comme stratégie politique (Bradshaw & Howard, 2019). La surveillance, le doxing et le harcèlement en ligne ciblé – souvent dirigés contre des journalistes, des militants et des femmes en politique – ont encore affaibli la responsabilité démocratique.
Contrôler l’information pour désinformer
Dans ce contexte plus large de manipulation numérique, les fermetures d’Internet pour des raisons politiques sont devenues l’un des outils les plus extrêmes de contrôle de l’information. Les fermetures d’Internet impliquent l’interruption intentionnelle des services Internet ou mobiles par les autorités de l’État, souvent justifiée par des raisons de sécurité nationale, d’ordre public ou de lutte contre la désinformation. Cependant, des données mondiales montrent que les fermetures sont souvent imposées lors de manifestations, d’élections et de conflits pour supprimer la dissidence et contrôler les récits plutôt que pour protéger le public (Access Now, 2024).
Quand le commutateur Internet devient un outil de manipulation pour les dirigeants africains non démocratiques
En 2024, un nombre record de 296 interruptions d’accès à l’internet a été enregistré dans 54 pays du monde, soit le nombre le plus élevé jamais enregistré (Access Now, 2024). L’Afrique est devenue l’une des régions les plus touchées. Le continent a connu 21 fermetures dans 15 pays rien qu’en 2024, ce qui en fait la pire année jamais enregistrée en Afrique et s’inscrit dans une escalade mondiale de la répression numérique (#KeepItOn Coalition, 2024). Ces fermetures ont souvent coïncidé avec des élections, des manifestations politiques, des troubles civils ou des transitions de pouvoir contestées.
Les fermetures liées aux élections sont particulièrement préjudiciables car elles interfèrent directement avec la participation démocratique. Les gouvernements coupent ou restreignent l’accès à l’internet pour empêcher la mobilisation de l’opposition, réduire au silence les médias indépendants et empêcher la dénonciation des irrégularités électorales.
En Ouganda, les autorités ont imposé des fermetures nationales pendant les élections de 2021 et ont de nouveau restreint la connectivité avant les élections de 2026, des actions condamnées par la société civile comme des violations de la liberté d’expression et du droit à l’information (Human Rights Watch, 2026). Des schémas similaires ont été observés au Sénégal, au Zimbabwe et au Mozambique pendant les périodes de tension électorale (ISS, 2024).
Les élections générales du 29 octobre 2025 en Tanzanie illustrent cette tendance. Le jour du scrutin, une panne nationale d’Internet a perturbé la communication numérique dans tout le pays, ce qui a suscité de vives inquiétudes quant à la transparence et à la capacité des citoyens, des journalistes et des observateurs à surveiller le scrutin. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a averti que la restriction de l’accès à l’internet pendant les élections porte atteinte aux droits des citoyens et affaiblit la crédibilité des élections (CADHP, 2025). En Éthiopie, des fermetures répétées – près de 30 entre 2016 et 2024 – ont coïncidé avec des élections, des manifestations et des opérations militaires, faisant du pays l’un des utilisateurs les plus systématiques de coupures d’internet en Afrique (Access Now, 2024).
L’impact contre-productif
Contrairement aux affirmations officielles, les fermetures d’Internet alimentent souvent la désinformation au lieu de l’empêcher. En réduisant au silence les médias indépendants, les vérificateurs de faits et la société civile, les fermetures créent des vides d’information dans lesquels les rumeurs, la peur et les faux récits se développent sans contrôle. L’Institut d’études de sécurité note que les fermetures se retournent souvent contre elles en augmentant la méfiance, la confusion et la dépendance à l’égard des canaux d’information informels, tout en permettant aux médias contrôlés par l’État de dominer le discours public sans contrôle (ISS, 2024).
Les conséquences vont au-delà de la politique et s’étendent à la vie économique et sociale. Les interruptions d’accès à Internet ont coûté à l’économie mondiale près de 25 milliards de dollars en 2022, les pays à revenu faible ou intermédiaire subissant les pertes les plus importantes (Top10VPN, 2023). En Afrique subsaharienne, où l’argent mobile, les plateformes numériques et les services en ligne sont à la base d’une grande partie de l’économie informelle, les interruptions peuvent être dévastatrices. En 2024, les interruptions ont coûté à la région plus de 1,6 milliard de dollars américains, perturbant les moyens de subsistance, la coordination humanitaire et les systèmes de transfert de fonds (Access Now, 2024). L’association Global System for Mobile Communications note que les écosystèmes mobiles ont soutenu 1,5 million d’emplois en Afrique subsaharienne en 2023, ce qui souligne à quel point les perturbations numériques menacent directement la résilience économique (GSMA, 2024).
Les fermetures accentuent également les inégalités existantes. Les communautés rurales, les réfugiés et les femmes sont touchés de manière disproportionnée en raison de leur accès limité à d’autres canaux de communication. Des études menées en Ouganda ont montré que les réfugiés et les communautés d’accueil subissent de graves perturbations sociales et économiques pendant les fermetures, les femmes étant souvent les plus touchées (HCR, 2023). Ces conséquences compromettent le développement à long terme et la cohésion sociale.
Au niveau politique, de nombreux États africains étendent les lois sur la cybersécurité et la cybercriminalité qui accordent aux gouvernements un contrôle plus large sur les espaces numériques. Bien qu’elles soient présentées comme des mesures de sécurité, ces lois manquent souvent de contrôle indépendant et permettent une surveillance continue et une restriction de l’expression en ligne, instaurant des formes plus permanentes de répression numérique (CIPESA, 2025). Dans le même temps, les entreprises technologiques mondiales exercent une influence considérable sur le discours politique par le biais d’algorithmes opaques et de pratiques de modération incohérentes, ce qui soulève d’autres questions en matière de responsabilité.
Cette contradiction est de plus en plus évidente. Les gouvernements encouragent les économies numériques, les services d’administration en ligne et l’entrepreneuriat en ligne, mais ils militent en faveur de la connectivité lorsque le pouvoir politique est menacé. Comme l’affirme Julie Owono, directrice exécutive d’Internet sans frontières, « vous ne pouvez pas adopter pleinement une économie numérique tout en armant l’infrastructure sur laquelle elle repose » (Owono, cité dans ISS Afrique, 2025). Ce paradoxe érode la confiance du public, décourage les investissements et affaiblit les institutions démocratiques.
Conclusion
En fin de compte, les fermetures d’Internet ne sont pas de simples perturbations techniques ; ce sont des actes politiques qui remodèlent les sociétés et faussent les choix démocratiques. Il est essentiel de considérer l’accès à l’internet comme un bien public et un droit démocratique fondamental, au même titre que la liberté d’expression et de réunion. Pour éviter un avenir plus déconnecté, il faut des limites juridiques claires aux fermetures, un contrôle indépendant, une transparence de la part des opérateurs de télécommunications et une pression soutenue de la part de la société civile et des citoyens. Sans ces garanties, les fermetures d’Internet risquent de devenir un outil de désinformation normalisé, qui bâillonne les gens au moment même où leur voix est la plus importante.
Références
Accéder maintenant. (2024). Le rapport #KeepItOn 2024 : fermetures d’Internet. Access Now et la coalition #KeepItOn.
Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP). (2025). Communiqué de presse sur la fermeture nationale d’Internet pendant les élections en Tanzanie. Union africaine.
Toute l’Afrique. (2025). Afrique : fermetures d’Internet et élections. AllAfrica Global Media.
Bradshaw, S. et Howard, P. N. (2019). L’ordre mondial de la désinformation : Inventaire mondial 2019 de la manipulation organisée des médias sociaux. Oxford Internet Institute, Université d’Oxford.
Castells, M. (2010). The rise of the network society (2e éd.). Wiley-Blackwell.
Collaboration sur la politique internationale des TIC pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe (CIPESA). (2025). Lois sur la cybercriminalité et répression numérique en Afrique. CIPESA Policy Brief.
GSMA. (2024). L’économie mobile : Afrique subsaharienne 2024. Association du système mondial de communications mobiles.
Human Rights Watch. (2026). Ouganda : la fermeture d’Internet viole les droits pendant les élections. Human Rights Watch.
Institut d’études de sécurité (ISS). (2024). Fermetures d’Internet, élections et responsabilité démocratique en Afrique. ISS Afrique.
Institut d’études de sécurité (ISS) Afrique. (2025). Le paradoxe numérique de l’Afrique : connectivité, contrôle et démocratie. Programme d’innovation et d’avenirs africains de l’ISS.
Institut Reuters pour l’étude du journalisme. (2023). Rapport sur les nouvelles numériques 2023. Université d’Oxford.
Top10VPN. (2023). Le coût global des coupures internet 2022. Recherche Top10VPN.
L’UNESCO. (2022). Tendances mondiales de la liberté d’expression et du développement des médias : Rapport mondial. Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture.
HCR. (2023). Connectivité, déplacement et inclusion numérique dans les pays d’accueil des réfugiés. Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.
Organisation mondiale de la santé (OMS). (2021). Implications pour la santé publique de l’utilisation excessive des médias numériques. OMS.



























