L’acceptation de l’idée qu’un chef d’État en exercice puisse être arrêté par une puissance étrangère met en évidence une fissure importante dans les fondations du système international moderne. Bien que ces actions soient le plus souvent justifiées dans le langage de la justice, de la responsabilité et de la sécurité mondiale, elles soulèvent des questions bien plus profondes sur la souveraineté, le pouvoir et l’inégalité dans la politique mondiale. Le cas du Vénézuélien Nicolás Maduro, quel que soit le jugement que l’on porte sur son leadership ou ses crimes présumés, est donc mieux compris non pas comme une affaire juridique isolée, mais comme un moment qui crée un précédent. Pour l’Afrique, une région dont les États sont sortis de la domination coloniale principalement à la fin des années 1960, dans un ordre mondial inégal, ce précédent a des implications particulièrement graves. Il oblige à se demander si la souveraineté reste un principe significatif ou si elle est devenue un statut conditionnel accordé et retiré par des acteurs puissants.
La souveraineté, dans sa formulation classique avancée par Jean Bodin, fait référence à l’autorité suprême de l’État sur son territoire et à son indépendance politique vis-à-vis de tout contrôle extérieur (Engster, 1996 ; Wm, 1896). Ce principe, enraciné dans la tradition westphalienne de 1648 et codifié dans la Charte des Nations Unies de 1945, n’a jamais été simplement abstrait (Croxton, 1999). Pour les États postcoloniaux, en particulier ceux d’Afrique qui ont été en contact avec l’Occident depuis le XVe siècle, le concept de souveraineté a servi de norme protectrice, de barrière à la fois juridique et morale contre le renouvellement de la domination. Bien qu’il ait été fréquemment violé dans la pratique, il a établi l’attente qu’aucune puissance extérieure ne puisse unilatéralement outrepasser l’autorité d’un État. L’arrestation d’un président en exercice par un État étranger remet directement en cause cette attente. Elle effondre la distinction entre juridiction intérieure et extérieure et transforme la souveraineté d’un droit inhérent en un privilège conditionnel dépendant de l’alignement géopolitique.
Dans une perspective réaliste de la théorie des relations internationales, les analystes de la CAAS soutiennent que cette évolution reflète la primauté durable du pouvoir sur le droit. En effet, le réalisme considère que les États poursuivent leurs intérêts dans un système international anarchique et que les normes juridiques fonctionnent principalement comme des outils pour les puissants (Donnelly, 2000 ; Piotr, 2025). Dans cette optique, l’arrestation d’un chef d’État en exercice n’est pas une question de justice ou de responsabilité, mais de coercition, de signalisation et de dissuasion. Les accusations juridiques deviennent des instruments par lesquels les États dominants disciplinent leurs adversaires et renforcent l’ordre hiérarchique. Pour les États africains, le réalisme offre une leçon qui donne à réfléchir : le droit international ne protège pas la souveraineté de manière fiable s’il n’est pas soutenu par la puissance, la solidarité collective ou l’influence stratégique. Dans un système où l’application est asymétrique, les États faibles sont exposés tandis que les États forts restent isolés. La théorie libérale internationaliste, qui met l’accent sur les droits de l’homme, l’État de droit et les institutions internationales, présente une justification plus attrayante d’un point de vue moral pour ces arrestations. Dans cette perspective, aucun dirigeant ne devrait être au-dessus de la loi et la souveraineté ne devrait pas servir de bouclier à l’impunité (Eleftheriadis, 2010 ; Jahn, 2017). Pourtant, le libéralisme se heurte à une contradiction fondamentale lorsque l’application de la loi est sélective. Le fait que certains dirigeants accusés de graves abus bénéficient d’une immunité en raison de leur valeur stratégique, tandis que d’autres sont agressivement ciblés, érode la crédibilité des revendications libérales. La justice qui n’est pas appliquée de manière cohérente cesse de fonctionner comme une justice et devient plutôt une extension du pouvoir politique. Pour l’Afrique, cette sélectivité engendre une profonde insécurité : l’adhésion aux normes n’offre aucune garantie de protection, tandis que la déviation, réelle ou perçue, peut inviter à une intervention coercitive. La théorie post-coloniale approfondit cette critique en situant ces pratiques dans une histoire plus longue de domination (Azim, 2001). Dans cette perspective, l’arrestation d’un chef d’État en exercice par une puissance étrangère représente une continuation de l’autorité impériale par des moyens juridiques et normatifs plutôt que par un pouvoir direct. Comme l’a affirmé Nkrumah (1965), la domination coloniale n’a pas disparu mais a été reconfigurée sous la forme d’une autorité juridique, d’un contrôle financier et d’un discours moral qui ont remplacé les canonnières et les gouverneurs. La souveraineté reste formellement intacte mais substantiellement affaiblie. Pour les États africains, dont la légitimité a longtemps été jugée à l’extérieur, cela renforce un déséquilibre structurel dans lequel l’autorité s’étend en fin de compte vers l’extérieur plutôt que d’être fondée sur le consentement politique interne.
Le discours sur les « intérêts malins » illustre la façon dont ce déséquilibre est entretenu. Des concepts tels que la corruption, le trafic de stupéfiants, l’autoritarisme et le terrorisme sont des phénomènes réels et nuisibles. Toutefois, le fait qu’ils soient élevés au rang de justification d’une action extérieure extraordinaire dépend moins d’un préjudice objectif que du contexte politique. Lorsque des comportements similaires sont tolérés dans des États alliés mais criminalisés dans des États adversaires, la malignité devient une étiquette stratégique plutôt qu’une catégorie neutre. Cette militarisation des normes réduit l’espace politique dont disposent les gouvernements africains, en particulier ceux qui poursuivent un nationalisme économique, des partenariats de sécurité alternatifs ou des politiques étrangères non alignées. Les décisions fondées sur des priorités nationales risquent d’être présentées comme des menaces pour l’ordre international, ce qui légitimerait les pressions extérieures. À ce stade, la question normative devient inévitable: est-il juste d’arrêter un président en exercice si l’on se réfère au concept même de souveraineté ? Une réponse conforme à la souveraineté doit être prudente et fondée sur des principes. Un président en exercice n’est pas simplement un individu ; il incarne l’autorité de l’État. L’arrestation unilatérale d’une telle personnalité n’est donc pas simplement un acte de maintien de l’ordre, mais un acte contre l’indépendance politique de l’État. Du point de vue de la souveraineté, cet acte est fondamentalement illégitime. La souveraineté existe précisément pour empêcher les acteurs extérieurs de substituer leur autorité à la juridiction nationale, en particulier dans un système international inégal. Il existe toutefois des exceptions limitées et contestées. L’obligation de rendre des comptes peut s’exercer dans le cadre de procédures juridiques nationales ou de mécanismes véritablement multilatéraux reposant sur un large consentement et une application cohérente. Même ces mécanismes, tels que les tribunaux internationaux, souffrent d’un déficit de légitimité lorsque l’application est inégale. Ce que la souveraineté ne peut accepter, cependant, c’est l’arrestation unilatérale par une puissance étrangère agissant en tant que juge, jury et exécutant. Une telle action transforme le droit en coercition et la moralité en une justification de la domination. En Afrique, où les asymétries de pouvoir sont criantes, la normalisation de cette pratique entraînerait presque certainement une application vers le bas plutôt qu’une responsabilité universelle.
Les conséquences de ce changement sur la sécurité et la gouvernance sont profondément paradoxales. Les dirigeants qui perçoivent les arrestations extérieures comme une menace réelle sont incités à donner la priorité à la survie du régime plutôt qu’au développement institutionnel. Cela conduit souvent à la militarisation, à la répression, à la dépendance à l’égard des entreprises de sécurité étrangères et à l’affaiblissement des processus démocratiques. Au lieu de favoriser la responsabilisation, la menace d’une application extérieure durcit les régimes et déstabilise la gouvernance. L’expérience récente de l’Afrique en matière de coups d’État, de présence militaire étrangère et de transitions démocratiques fragiles, en particulier au Sahel, suggère que de telles dynamiques sont plus susceptibles d’enraciner l’instabilité que de la résoudre. Les implications économiques sont tout aussi graves. En effet, la souveraineté est indissociable de l’autonomie économique et la possibilité que les dirigeants eux-mêmes soient pris pour cible introduit une profonde incertitude dans la planification des investissements et du développement. Les projets à long terme requièrent de la prévisibilité, mais une application politisée sape la confiance. Les économies africaines, déjà limitées par la dette, la conditionnalité de l’aide et la dépendance structurelle, deviennent encore plus vulnérables à la coercition. Les stratégies de développement risquent d’être façonnées moins par les besoins nationaux que par l’impératif de rester conforme à la géopolitique.
En conclusion, l’arrestation d’un chef d’État en exercice tel que Nicolás Maduro est le signe d’une transformation plus large de l’ordre mondial. Elle reflète l’abandon de la souveraineté en tant que principe universel au profit de la souveraineté en tant que statut conditionnel mis en œuvre par le pouvoir. Pour l’Afrique, cette évolution pose des défis existentiels. Il ne s’agit pas de défendre des dirigeants individuels, mais de défendre un principe sans lequel l’indépendance politique n’a plus de sens. Un ordre international véritablement juste ne peut être construit sur l’application sélective et la coercition unilatérale. Si la souveraineté s’effondre sous le poids de la politique de puissance, ce qui la remplace n’est pas la responsabilité, mais la hiérarchie. L’avenir de l’Afrique dépend de sa capacité à résister à cette transformation et à insister pour que le droit limite le pouvoir plutôt que de le servir. Outre la protection de la souveraineté, l’Afrique doit renforcer la diplomatie régionale et trouver des moyens de travailler avec les grandes puissances sans compromettre l’autonomie. L’Afrique a besoin d’investir dans la défense collective, aujourd’hui plus que jamais, pour contrecarrer les intentions hégémoniques d’acteurs extérieurs hostiles. Enfin, le renforcement d’un ordre international fondé sur des règles qui soutient la limitation de l’action unilatérale, en particulier sur le sol africain, est la voie à suivre.
Référence
Azim, F. (2001). Post-colonial theory. Dans C. Knellwolf & C. Norris (Eds.), The Cambridge History of Literary Criticism (pp. 235-248). chapitre, Cambridge : Cambridge University Press.
Croxton, D. (1999). La paix de Westphalie de 1648 et les origines de la souveraineté. The International History Review, 21(3). http://www.jstor.org/stable/40109077
Donnelly, J. (2000). Realism and International Relations. Cambridge University Press.
Eleftheriadis, P. (2010). Law And Sovereignty. Law and Philosophy, 29(5), 535-569. http://www.jstor.org/stable/40926329
Engster, D. (1996). Jean Bodin, le scepticisme et la souveraineté absolue. History of Political Thought, 17(4), 469-499. http://www.jstor.org/stable/26217042
Jahn, B. (2018). L’internationalisme libéral : trajectoire historique et perspectives actuelles. International Affairs (Institut royal des affaires internationales 1944-), 94(1), 43-61. https://www.jstor.org/stable/48587223
Nkrumah, K. (1965). Le néo-colonialisme, dernière étape de l’impérialisme. Londres : Thomas Nelson & Sons, Ltd.
Wm. A. Dunning. (1896). Jean Bodin sur la souveraineté. Political Science Quarterly, 11(1), 82-104. https://doi.org/10.2307/2139603




























