Introduction
Pendant la majeure partie de l’après-guerre froide, la diplomatie de la santé a été considérée par les spécialistes comme un instrument essentiel de la « puissance douce », un moyen inoffensif de susciter la bonne volonté et de favoriser la stabilité par le biais de l’assistance humanitaire. Cependant, les plaques tectoniques géopolitiques se sont déplacées et nous ne sommes plus à l’ère de l’aide purement bienveillante, mais à celle de la puissance et de la concurrence stratégique. Aujourd’hui, la diplomatie de la santé doit être redéfinie non pas comme un simple acte de charité, mais comme un domaine critique de la sécurité nationale. Pour les nations souveraines, en particulier dans les pays du Sud, la dépendance à l’égard d’acteurs étrangers pour la survie biologique de leurs citoyens est devenue une vulnérabilité profonde qui les expose à la coercition, à la manipulation et à l’influence étrangère malveillante.
L’impératif de sécurité et le piège de la dépendance
Aux yeux des stratèges de la sécurité nationale, la santé ne se définit plus simplement par l’absence de maladie, mais par le maintien de la capacité et de la légitimité de l’État. Un gouvernement incapable de protéger sa population contre les menaces biologiques – qu’il s’agisse d’agents pathogènes naturels ou de pandémies chroniques – perd son mandat de gouverner. Dans ce contexte, la diplomatie de la santé se transforme en un outil de diplomatie d’État. Elle prend la forme de dons de vaccins, de projets d’infrastructure et d’engagements financiers à long terme. Bien que souvent utiles, ces formes d’aide peuvent servir de vecteurs d’influence malveillante lorsqu’elles créent une « dépendance stratégique ».
Cette dépendance agit comme un filin géopolitique. Lorsqu’un pays dépend d’un donateur étranger pour ses chaînes d’approvisionnement médical essentielles, il lui remet en fait un « interrupteur ». Des acteurs malveillants peuvent tirer parti de cette dépendance pour obtenir des concessions politiques, imposer un alignement dans des forums internationaux tels que les Nations unies ou manipuler les politiques intérieures de l’État bénéficiaire. Le bénéficiaire est contraint à un calcul humiliant : faire des compromis sur des décisions souveraines ou risquer l’effondrement de son système de santé. [SA1]
Deux exemples historiques récents illustrent le danger de cette position.
Tout d’abord, considérons la situation précaire des nations africaines qui dépendent des financements étrangers pour les programmes de lutte contre le VIH/SIDA et les IST. Des millions de vies à travers le continent dépendent de la générosité d’initiatives telles que le Plan présidentiel d’aide d’urgence à la lutte contre le sida (PEPFAR[SA2] ) et le Fonds mondial. Toutefois, cette aide est souvent assortie de conditions idéologiques. Récemment, nous avons assisté à de graves frictions diplomatiques lorsque des donateurs occidentaux ont menacé de retenir ou de réorienter des fonds en réponse à la législation locale concernant des questions culturelles et sociales, comme la loi anti-homosexualité en Ouganda. Quelle que soit la position de chacun sur la législation elle-même, l’implication en termes de sécurité est évidente : des puissances étrangères ont utilisé leur contrôle sur des antirétroviraux vitaux comme levier coercitif pour influencer le processus législatif national d’un État souverain.
Deuxièmement, la pandémie de COVID-19 a brisé l’illusion de la solidarité mondiale. Lorsque la crise a atteint son paroxysme, l' »ordre international libéral » s’est transformé en « nationalisme vaccinal ». Les nations industrialisées, justifiées par leur obligation première envers leurs propres citoyens, ont accumulé les vaccins, achetant de fait l’offre mondiale. Comme l’a noté le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, il en est résulté un « échec moral catastrophique », qui a laissé sans défense les nations dépendantes du Sud. Cet épisode a servi de leçon brutale de réalisme : dans un moment de crise existentielle, la charité étrangère s’évapore et les nations dépourvues de capacités sanitaires souveraines sont laissées à l’abandon.
La mine d’or de l’intelligence : Tourisme médical d’élite
Le vecteur d’influence malveillante le plus négligé est sans doute le voyage régulier de hauts fonctionnaires, élus ou non, dans des capitales étrangères pour y recevoir un traitement médical. Justifié par l’argument selon lequel les infrastructures locales manquent de spécialistes ou d’équipements spécifiques, ce phénomène représente une défaillance catastrophique des services de renseignement. Lorsqu’un chef d’État ou un chef militaire entre dans un hôpital étranger, il remet en fait ses données biologiques aux services de renseignement du pays hôte.
Ce « tourisme médical » crée des risques distincts en matière de sécurité :
- Exposition et coercition des services de renseignement : Les agences de renseignement étrangères peuvent recueillir l’ADN, les profils psychologiques et les antécédents médicaux détaillés. Ces données révèlent des faiblesses physiques ou des pathologies terminales qui peuvent être exploitées à des fins de chantage ou pour prédire la durée de vie d’un dirigeant, influençant ainsi la planification de la succession en faveur du pays hôte.
- Détachement des élites : Le transfert d’énormes sommes d’argent public vers des cliniques privées étrangères témoigne d’un profond manque de confiance dans le système de santé national. Cela démoralise les experts médicaux locaux et alimente le ressentiment de la population, creusant le fossé entre les gouvernants et les gouvernés.
- Influence ciblée : Les établissements étrangers proposent souvent des « packages VIP » spécialement conçus pour l’élite. Il ne s’agit pas de simples promotions commerciales, mais d’opérations d’influence destinées à cultiver la dépendance et la gratitude des décideurs, en les isolant davantage de la réalité de l’infrastructure sanitaire en ruine de leur propre pays.
Recommandations politiques : La voie vers la souveraineté en matière de santé
Pour se prémunir contre une telle coercition, les nations doivent passer d’une position de dépendance à une position d' »autonomie minimale viable ».
- Investir dans une infrastructure de « soins souverains » :
Les gouvernements doivent considérer la modernisation des infrastructures de santé locales comme une priorité de sécurité nationale, et non comme un simple service social. Les recommandations portent notamment sur la création d’un « centre national d’excellence » – un hôpital militaire ou universitaire équipé pour traiter les cas complexes dans le pays. Cela mettrait fin à la fuite des capitaux du tourisme médical et garantirait que les données biologiques des dirigeants de la nation restent un secret d’État, à l’abri de la surveillance étrangère.
- Relever la barre
Il est impératif que les gouvernements élèvent le niveau des soins de santé nationaux à un statut de souveraineté afin de se prémunir contre les futures restrictions de voyage liées aux pandémies et contre le tourisme de santé coûteux à l’étranger en temps normal. Cela impliquerait la création d’établissements de santé régionaux de niveau 4 et d’un établissement national polyvalent de pointe, équipé et sécurisé avec une autorisation VIP.
- Domestiquer l’essentiel :
Les gouvernements doivent donner la priorité au financement national des « produits de santé stratégiques ». Si les donateurs peuvent continuer à financer les coûts indirects tels que la formation ou l’assistance technique, les médicaments physiques (ARV, insuline, antibiotiques) doivent être achetés avec des fonds nationaux. Ainsi, si un donateur se retire à la suite d’une querelle diplomatique, les médicaments ne cessent pas de circuler.
- Fabrication régionale :
La dépendance à l’égard de chaînes d’approvisionnement éloignées constitue un risque pour la sécurité. Les pays doivent soutenir les organismes régionaux, tels que les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), dans leur effort de fabrication régionale [4]. Un bloc de pays achetant des médicaments génériques produits localement constitue un « bouclier de masse » contre les pressions extérieures.
Conclusion
La santé n’est plus un accessoire de la politique étrangère, elle est le fondement de la survie de l’État. Tant que le système immunitaire d’une nation est subventionné par une puissance étrangère, sa souveraineté reste abstraite. Le retrait de l’aide ou l’accumulation de vaccins ne sont pas des anomalies, mais des caractéristiques d’un système international dans lequel les États privilégient leurs propres intérêts. Pour se protéger de toute influence malveillante, les nations vulnérables doivent cesser de considérer les budgets de santé comme des œuvres de charité à solliciter, et commencer à les considérer comme des budgets de défense à sécuriser.
Références
Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC). (2022). Le nouvel ordre de la santé publique : Le programme de sécurité sanitaire de l’Afrique. Union africaine.
Al Jazeera (2023). L’Ouganda reste sur ses gardes après que la Banque mondiale a interrompu son financement en raison d’une loi anti-LGBTQ. Al Jazeera. https://www.aljazeera.com/news/2023/8/10/uganda-defiant-after-world-bank-halts-funding-over-anti-lgbtq-law
Alvestegui, P. (2025). Conditionnalité des politiques en Afrique : Plaidoyer pour le changement. Revue de politique internationale de l’IE
Médecins pour les droits de l’homme (2025). Au bord de la catastrophe : L’interruption de l’aide étrangère américaine aux services de lutte contre le VIH en Tanzanie et en Ouganda. PHR. https://phr.org/our-work/resources/on-the-brink-of-catastrophe-u-s-foreign-aid-disruption-to-hiv-services-in-tanzania-and-uganda/
Radio France Internationale (RFI) (2025). Au Sénégal, la lutte contre le VIH ralentie par la suspension du financement américain. RFI. https://www.rfi.fr/fr/afrique/20251201-au-s%C3%A9n%C3%A9gal-la-lutte-contre-le-vih-ralentie-par-la-suspension-du-financement-am%C3%A9ricain
Radio France Internationale (RFI) (2025). Au Kenya, la fin de l’aide américaine pénalise la lutte contre le VIH. RFI. https://www.rfi.fr/fr/afrique/20251201-au-kenya-la-fin-de-l-aide-am%C3%A9ricaine-p%C3%A9nalise-la-lutte-contre-le-vih
[SA1]Il s’agit d’une excellente déclaration. Je pense que vous pouvez également considérer le traitement d’acteurs politiques et publics clés (tels que le président, le vice-président, le président du Parlement et le juge de paix, etc.) à l’étranger comme des incidents dangereux, où les antécédents médicaux et les résultats du traitement sont contrôlés par des institutions étrangères.
[SA2]Qu’est-ce que le pepfar ?



























