La marche est un élément fondamental des villes durables, car elle permet non seulement la mobilité, mais favorise également les interactions sociales, la santé et le bien-être environnemental. Cependant, Accra est en train de devenir une ville où le simple fait de marcher peut vous coûter la vie. Sur les principaux axes routiers de la métropole, par exemple, de Nkrumah Circle à Abossey Okai en passant par le cimetière d’Awudome, et de l’hôpital militaire 37 jusqu’au siège d’OmniBSIC, les dalles métalliques qui recouvrent les caniveaux ont été enlevées. Ces dalles ne sont pas des commodités décoratives ; ce sont des infrastructures vitales pour la sécurité urbaine. C’est grâce à elles qu’un piéton peut éviter une chute fatale dans un caniveau profond et dangereux. Pourtant, aujourd’hui, les passants marchent les uns après les autres sur les bords des tranchées en béton, souvent dans l’obscurité, souvent avec une circulation rapide qui les frôle, tandis que la ville continue comme si ce pari quotidien avec la mort était normal.
Le danger n’est pas théorique, car ces caniveaux sont suffisamment profonds pour engloutir une personne entière. Dans les quartiers dépourvus de lampadaires fonctionnels, ce qui est de plus en plus fréquent, un seul faux pas peut être synonyme de fracture du crâne, de fracture de la colonne vertébrale, de paralysie ou de mort instantanée. La tragédie n’est pas seulement la menace physique, c’est le silence social et institutionnel qui l’entoure. Tout le monde peut voir que les dalles ont été enlevées et tout le monde sait que les « ferrailleurs » les ont prises, morceau par morceau, parfois en plein jour. La vraie question est donc la suivante : où sont les yeux dans la rue ? Où sont les yeux dans la rue ? Où sont les habitants, les fonctionnaires municipaux, les patrouilles de police, les groupes de surveillance communautaires, les gérants d’immeubles, les commerçants, les bus (trotros, comme on les appelle dans le langage local) et tous les témoins de la vie quotidienne ? Pourquoi toute une ville voit-elle disparaître ses infrastructures de sécurité et hausser les épaules, comme si c’était l’ordre naturel de la vie urbaine ?
Jane Jacobs, dans son célèbre ouvrage intitulé The Life and Death of American Cities (La vie et la mort des villes américaines) a introduit l’idée des « yeux dans la rue », l’idée que la présence, la vigilance et la surveillance informelle des gens de tous les jours sont ce qui rend les villes sûres. Cependant, à Accra, cette idée revêt une ironie douloureuse : les yeux des gens voient ce qui se passe, mais la ville se comporte comme si elle ne pouvait pas agir. Les ferrailleurs savent exactement où frapper, et ils le font sans résistance. Est-ce parce que les habitants sont devenus insensibles au danger ? Est-ce parce que les institutions publiques ont perdu la capacité ou la volonté d’intervenir ? Ou est-ce parce que l’aménagement urbain d’Accra ne valorise pas suffisamment les piétons pour défendre l’infrastructure qui les maintient en vie ?
Ce problème ne se limite pas aux zones dites « à faibles revenus », où la négligence urbaine est stéréotypée. Même dans les quartiers aisés comme Cantonments, les voies piétonnes sont soit inexistantes, soit conçues après coup. Pourtant, ces mêmes quartiers accueillent des ambassades étrangères, des appartements de luxe, des entreprises de premier plan et certains des biens immobiliers les plus chers du pays. Si même les codes postaux les plus riches du pays ne peuvent pas garantir la sécurité des piétons, quel est l’espoir des autres quartiers ? Le problème est structurel : Le système urbain d’Accra donne la priorité aux véhicules ou aux formes, et non aux personnes, et cela se voit dans les moindres détails : l’absence de trottoirs continus, la construction de ponts aériens non fonctionnels, l’absence de garde-corps, les passages piétons désordonnés, les rues mal éclairées et, maintenant, les caniveaux exposés qui n’attendent qu’à faire des victimes.
Le danger se multiplie si l’on considère l’intensité du trafic le long de ces routes. Les piétons doivent déjà éviter les véhicules en excès de vitesse, négocier les accotements étroits et se faufiler entre les bus qui chargent et déchargent des passagers. Désormais, ils doivent faire tout cela en évitant ce qui est essentiellement des tombes à ciel ouvert le long de la route. Aux heures de pointe, les gens ne marchent pas, ils se serrent, s’inclinent, s’équilibrent et endurent. Un moment de distraction, une légère poussée de la foule ou une brusque embardée d’un trotteur essayant de se garer peut faire basculer quelqu’un directement dans l’égout non couvert. Dans l’obscurité qui règne entre le 37 et les arrêts de bus près de l’OmniBSIC, la situation devient encore plus précaire. Les lampadaires éteints ou non fonctionnels signifient que les piétons dépendent de la faible lueur des véhicules qui passent pour être visibles, et il suffit d’une panne de courant, d’une fluctuation de l’alimentation électrique ou d’un moment d’obscurité plus profonde pour que la situation s’aggrave.
Il s’agit d’une question plus profonde de sécurité urbaine, à laquelle le Ghana est rarement confronté. La sécurité n’est pas seulement une question de présence policière ou de prévention de la criminalité. Il s’agit également de veiller à ce que l’environnement physique de la ville ne mette pas ses citoyens en danger. Une ville où les gens peuvent faire une chute mortelle en se rendant au travail, à l’église, en revenant du marché ou en poursuivant un trotro est une ville qui a failli à sa responsabilité la plus fondamentale : la préservation de la vie. Lorsque les infrastructures sont si vulnérables qu’elles peuvent être démantelées et vendues à la ferraille du jour au lendemain, cela témoigne d’une défaillance de la gouvernance urbaine. Elle révèle une société où les biens publics ne sont pas protégés, où les biens communs sont abandonnés et où la survie individuelle prime sur la sécurité collective. Ce qui rend cette crise encore plus déchirante, c’est son caractère ordinaire. Chaque jour, des gens passent devant ces gouttières ouvertes avec des enfants, des courses, des cartables, le visage épuisé. Des mères soulèvent des enfants en bas âge par-dessus les interstices ; des personnes âgées s’accrochent à ce qui leur reste d’équilibre ; des travailleurs en costume naviguent avec précaution sur les bords et, pendant ce temps, des voitures passent en trombe, klaxonnant d’impatience. Cette intimité avec le danger s’est normalisée, au point que nous nous interrogeons à peine. Mais nous devons le faire, car une ville qui oblige ses habitants à jouer les funambules juste pour rentrer chez eux n’est pas une ville prospère, c’est une ville qui s’effondre au ralenti.
En réalité, les gouttières manquantes intensifient une série de problèmes de santé publique, environnementaux et sociaux. Les égouts ouverts recueillent des eaux stagnantes, des déchets et des débris, créant des conditions idéales pour la reproduction des moustiques et augmentant l’exposition à des maladies telles que le paludisme, le choléra, la fièvre typhoïde et la dysenterie. L’absence de couvercles encourage également le déversement inconsidéré de déchets plastiques et d’ordures ménagères dans les égouts, ce qui entraîne des blocages fréquents et des inondations pendant les pluies. En outre, les gouttières exposées dégagent des odeurs nauséabondes, attirent les rats, les cafards et les mouches, et compromettent la propreté des zones de vente de nourriture situées à proximité. Ainsi, ce qui peut apparaître au départ comme une question isolée de sécurité physique est en fait un problème urbain aux multiples facettes, qui détériore la qualité de l’environnement, met en danger la santé publique et porte atteinte à la dignité et au confort de la vie quotidienne dans les communautés touchées.
L’amélioration de la sécurité et de l’habitabilité d’Accra exige bien plus que des solutions techniques : la ville doit décider si les piétons comptent vraiment et si la vie urbaine doit être sûre, digne et humaine. La lutte contre les dangers associés aux canalisations ouvertes et aux gouttières manquantes nécessite un ensemble intégré d’interventions fondées sur des valeurs claires, des priorités cohérentes et une gouvernance responsable. La réparation des dalles de caniveau doit passer d’une tâche d’ingénierie de routine à un engagement civique, impliquant une action coordonnée entre les assemblées locales, les agences de sécurité, les départements de planification et les membres de la communauté. Cela implique une meilleure réglementation du commerce de la ferraille afin d’empêcher le vol des couvercles, une application plus stricte des règlements et la restauration des lampadaires qui améliorent la visibilité et la sécurité la nuit.
Pour compléter ces réformes de gouvernance, les assemblées métropolitaines, municipales et de district devraient donner la priorité à l’installation de couvercles de caniveaux durables dans les communautés urbaines et s’engager à assurer un entretien de routine pour éviter les obstructions et la détérioration structurelle. Une meilleure gestion des déchets, une collecte régulière, des initiatives de recyclage et une application stricte de la loi contre les détritus sont essentielles pour mettre fin aux décharges sauvages qui obstruent les égouts. Les agences de santé publique doivent intensifier les campagnes d’assainissement, en sensibilisant les habitants à l’hygiène et aux risques sanitaires posés par les égouts à ciel ouvert, tandis que les planificateurs et les ingénieurs redessinent les réseaux de drainage pour faire face à des pluies plus abondantes et intégrer des infrastructures vertes. Ces interventions techniques et sociales doivent être ancrées dans une gouvernance participative où les citoyens ont voix au chapitre et partagent la responsabilité du maintien d’espaces publics propres et sûrs.
En fin de compte, Accra doit considérer l’espace public comme un droit de l’homme, et non comme une réflexion après coup. La ville mérite mieux qu’une descente tranquille vers des dangers évitables, et ses habitants méritent mieux que de naviguer aux frontières de la mort dans leurs déplacements quotidiens. Ce qu’il faut maintenant, c’est un leadership qui voit ce que le public voit et qui agit de manière décisive. Les yeux de la rue sont ouverts et réclament un avenir urbain plus sûr, plus digne et plus humain.




























